Revue de presse, critiques
Le Courrier | 27 août 2010
DOMINIQUE HARTMANN
GENÈVE - Récit intelligent servi par des comédiens remarquables, «Calvin, un itinéraire» retrace la vie d'un visionnaire.
Finesse, rire et émotion.
Il a combattu pour une société plus juste, rendu la Bible au peuple, popularisé l'instruction, contribué au rayonnement de Genève; pourtant, Calvin n'est pas en odeur de sainteté auprès des Genevois. Entre légèreté du théâtre de rue et intensité des combats théologiques, le spectacle écrit par Catherine Fuchs et mis en scène par Cyril Kaiser retrace avec humour et émotion les étapes saillantes de la vie du théologien – de sa décision de traduire la Bible en français à la vieillesse –, en exploitant une scénographie magnifique: celle de la Vieille Ville genevoise. Entre théâtre de rue et célébration-anniversaire – le spectacle a été créé l'an passé –, on pouvait craindre la simple reconstitution historique. C'est simplement du beau théâtre, convaincant, qu'il soit bateleur, cornélien, intimiste ou visuel. Pour tous ceux que le grand raout anniversaire de l'an passé avait plutôt effarouché que stimulé, cette reprise est aussi l'occasion de s'intéresser à un personnage aussi aigu que le coin des cadres qui mettent le spectacle en perspective, jusqu'au 13 septembre à Genève.
Le public acteur
Dans une Europe qui vient d'être ravagée par la peste, la question du salut est cruciale. Et l'accès direct aux textes qui l'évoquent essentiel. Pour saisir un peu les innombrables différences qui existent entre le siècle de Calvin et le nôtre, Cyril Kaiser a imaginé des personnages contemporains dont les questions ou les réflexions actualisent les enjeux théologiques du XVIe siècle. C'est une délicieuse touriste américaine (Rachel Gordy) découvrant la Réforme européenne et rappelant le drame de Gaza, c'est Anouk de Kaltenbach (Elise Perrier), stagiaire en communication sur le spectacle, inénarrable gloussante enamourée, c'est Ignace Piaget (Joël Waefler), bobo genevois plus râleur qu'il est possible.
Dans la pure tradition du théâtre de rue, les interactions avec le public pullulent. Celles de la guide Esther de Jussy (Nicole Bachmann), bien sûr, fines et savoureuses. Celles qui accompagnent les déplacements, conçus comme de véritables éléments dramaturgiques: que le public se déplace de la Société de lecture vers l'ancienne demeure de Calvin, c'est une fuite devant la persécution. Le meneur de file houspille un spectateur-huguenot: «Vous n'emportez pas de livres, au moins?» Lequel assure que non, un peu éberlué. «Bienheureux les simples d'esprit!» s'exclame le comédien faussement soulagé.
Elément essentiel de la scénographie inspirée de Christophe Kiss, le cadre de tableau où apparaissent les personnages se décline au fil des scènes: richement doré, Calvin l'humaniste l'enjambe au début pour quitter le cadre rutilant du catholicisme; grillagé, il évoque l'enfermement auquel l'expose ses responsabilités, les déchirements de l'affaire Michel Servet; effilé, tranchant comme la Parole divine, il entoure Calvin l'écrivain, délivrant trois de ses sermons à l'Auditoire Calvin, là où enseignait le théologien il y a cinq siècles.
Calvin bouleversant
Dans cette scène, ultime, on pense à Georges de la Tour. Plus tôt, c'est Rembrandt qui venait à l'esprit. Mais ce qu'on entend surtout, c'est une magnifique incarnation – celle de Vincent Babel. Intrépide, intime et public, violent et généreux, c'est ainsi que le comédien genevois a imaginé son Calvin, au fil des différents épisodes de cette vie tumultueuse. Et à travers ces textes où le théologien s'émerveille devant la beauté du monde, conspue les riches et chante l'amour chrétien, Vincent Babel insuffle au personnage une humanité chatoyante, intense et pleine de grâce. Tandis que le public, à mesure que les bougies s'éteignent, se fond dans ce tableau issu du XVIe siècle.
Swissinfo | 25 août 2010
Jean Calvin, amusant décapage
Des comédiens inspirés «détachent» le Réformateur de son cadre pour le mettre
dans le présent. Dans la vieille Genève, ils partent sur les traces de leur héros au
fil d’une balade coquine.
«J.C., ces initiales vous disent-elles quelque chose?», demande aux spectateurs la femme de noir vêtue. On a envie de lui répondre: Jésus-Christ, même si l’on sait qu’il s’agit de Jean Calvin dont on va suivre tantôt la vie dans un spectacle en mouvement intitulé «Calvin un itinéraire».
Entre Jésus-Christ et Jean Calvin, la différence est très grande, ne serait-ce que parce que le Christ n’entre dans aucun cadre, alors que Calvin est à jamais emmuré dans la ville de Genève, gravé dans la pierre (le Mur des Réformateurs) et prisonnier de son austérité qui lui colle aux os depuis cinq siècles.
Tout le pari du spectacle, écrit par Catherine Fuchs et mis en scène par Cyril Kaiser, est donc de «désemmurer» Calvin, au sens propre comme figuré. Il n’est pas question pour autant de mettre un coup de pied dans le célèbre Mur. L’ironie est ici conjoncturelle, liée au parcours du spectacle dont une large partie se déroule dans les rues de la vieille Genève, différentes forcément d’un soir à l’autre.
Restaurants bondés et galeries de luxe
Pour cette déambulation théâtrale, cinq étapes sont prévues. Départ de l’ancienne résidence du Consul de France, puis halte dans la maison de Calvin et dans la cour de l’Hôtel-de-Ville. Terminus: Auditoire Calvin. Chaque halte marque un moment d’histoire qui s’ouvre sur le passé de Genève et la vie de son Réformateur pour s’en détourner aussitôt. Récit effervescent de la comédienne Nicole Bachmann, la dame en noir précisément, qui joue la narratrice et le guide et mène le public de lieu en lieu.
Dans chaque édifice, chaque apparition de Calvin (très bien interprété par Vincent Babel) se fait à l’intérieur d’un cadre (costumes d’époque), et épouse ainsi la forme d’une immense toile de musée qui prendrait pour cimaises les murs du lieu. La toile s’anime l’instant d’une scène, avant de laisser les personnages se dégager de leur carcan muséal et s’échapper pour retrouver le présent.
Un présent qui se conjugue avec celui de la rue et tout ce que l’espace public envoie comme pied de nez au passé. Exit donc Calvin «le rabat joie sans humour», chassé ici par le babil joyeux des clients, en grand nombre sur les terrasses des cafés en ce soir d’août beau et chaud.
Exit aussi la réputation de sévérité et de sobriété que le Réformateur légua à Genève laquelle, ce soir-là, scintillait plus que jamais sous les ors de ses boutiques d’antiquaires et le vernis de ses galeries d’art.
«Il les a tous coincés, c’con-là»
Alors, lorsque l’un des personnages, en jeans et T-shirt, bien ancré dans ce siècle, balance au public: «Il les a tous coincés, c’con-là», on rit. On rit de ce préjugé échaudé. Drôle, malgré un côté didactique par moment scolaire, le spectacle regorge de ces traits d’humour qui mettent en échec un tas d’à priori sur Genève l’austère. C’est la qualité de cette pièce, créée l’été dernier à l’occasion du 500e anniversaire de la naissance de Calvin, et reprise cette année jusqu’au 13 septembre.
Cette reprise, la Ville de Genève l’a souhaitée. Histoire de profiter de la belle saison pour faire connaître la vieille ville, une partie de son histoire et de ses édifices, au public qui n’a pas pu, ou voulu, voir le spectacle l’an dernier. Il faut dire qu’en 2009, Calvin monopolisait les scènes. Il y eut «Genève en flammes» réalisé par François Rochaix, un spectacle sanglé dans l’académisme. Il y eut également, beaucoup plus décontracté, «Le Maître des minutes» de Dominique Ziegler.
Cyril Kaiser quant à lui, metteur en scène de «Calvin un itinéraire», affirme que si son spectacle a tant plu, s’il a été réclamé encore cet été, c’est grâce à ses formes: «Un théâtre de rue qui mêle allègrement fantaisie, humour, gravité, drame, comédie, poésie, tout en évitant l’ironie ».
Ghania Adamo, swissinfo.ch
Le Temps | 13 août 2010
Le Temps - 13.08.2010
Vincent Babel, un homme de bien
Dans «Calvin, un itinéraire», succès ludico-historique de l’été dernier repris dès
aujourd’hui à Genève, l’acteur donne au réformateur des accents humbles et humains
Marie-Pierre Genecand
Désarmant. On lui parle portrait, il ne pense pas «le mériter». On lui parle théâtre, il ne l’envisage
pas «sans amour». «J’ai besoin d’aimer le metteur en scène et les comédiens avec qui je travaille,
sinon je ne donne rien.» Vincent Babel, 36 ans, 1m86 et un sourire d’enfant, est désarmant de
bonté. Pas étonnant qu’il compose dès ce soir un Calvin si humain dans les rues de Genève. Lui qui
consacre une grande partie de son temps à la cause syndicale et dédiera la dernière représentation
de ce spectacle à sa maman, décédée il y a juste dix ans. C’est, comme on dit, un grand cœur.
Blessé par l’absence d’un père indifférent et qui a trouvé dans le théâtre de quoi recréer un clan.
Calvin, un itinéraire, petit miracle de l’été dernier. Souvenez-vous, pour les 500 ans de la
naissance du réformateur, Genève a débordé de festivités. Parmi les rendez-vous, ce spectacle
itinérant emmené par Catherine Fuchs au texte et Cyril Kaiser à la mise en scène. Parfait alliage de
gravité historique et de légèreté ludique qui faisait (re)découvrir les beautés cachées de la Vieille-
Ville et exposait l’air de rien le dilemme entre spiritualité rêvée et douloureuse application sur le
terrain. Le spectacle a plu, tellement, qu’il est repris jusqu’au 13 septembre prochain.
Interpréter Jean Calvin? «Je me réjouissais de travailler avec Cyril qui est un professeur de diction
passionné, un métier que je pratique aussi avec intérêt. Mais j’étais anxieux de jouer ce théologien
qui me semblait tout sauf sexy.»
A ce moment, Vincent Babel ne sait pas qu’il tient un rôle passionnant. «Avec ce personnage, je
traverse trois climats. Le Calvin fougueux, révolutionnaire qui veut populariser la foi. Le Calvin
pragmatique qui doit plier sa spiritualité à la raison d’Etat. Et le Calvin philosophe qui prône la
mesure et s’émeut devant la beauté de la nature.» Dans la dernière scène, celle du sermon éclairé
à la bougie, Vincent Babel subjugue par sa capacité d’intériorité. «J’étais terrorisé par ce moment
qui est le seul où l’on entend la langue de Calvin, ses mots d’il y a 500 ans. J’ai pensé à Dustin
Hoffman dans Little big man. Comment il trouve la vérité de ce vieillard qui a tout vu, tout vécu.»
La référence a porté. Comme, peut-être son admiration «totale» pour l’acteur Jean-Quentin
Châtelain. «A Vidy, j’ai été ébloui par son interprétation de Mars. Ce mélange d’ancrage et de
légèreté… aucun autre comédien n’est capable d’une telle puissance de jeu.» Au rayon des
fascinations, Vincent Babel évoque encore le cinéaste Emir Kusturica. «J’aime son excès, son
lyrisme débridé. J’ai pu le rencontrer et lui ai glissé mon numéro de téléphone en soufflant que je
rêvais de travailler avec lui. Il m’a fixé intensément, m’a dit qu’il n’oubliait jamais un visage et que
ça se ferait une fois. Je n’y crois pas trop, mais le rêve n’est pas interdit!»
La naïveté? Un bel atout de Vincent. «Quand j’avais 6 ans, ma mère, préparatrice en pharmacie et
passionnée de théâtre, m’a emmené voir Les Caprices de Marianne à la Comédie-Française. J’ai
créé la stupeur en lançant tout haut une réplique à Ludmila Mikaël.»
Peu après, Vincent suit des cours d’escrime et d’équitation. De théâtre aussi «pour vaincre une
timidité repérée par l’institutrice». Et joue dans un spectacle adapté de la BD de Claire Brétécher,
Les Ggnangnan. «Au lever de rideau, l’acteur David Gobet et moi poussions un immense gnan!,
comme un cri primal. J’aime cette idée de naissance au théâtre.»
Le clan, ce rempart organique. A l’image des alliances qu’il tisse avec des metteurs en scène pour
lesquels il joue régulièrement: Antony Mettler, et ses grands projets en plein air, dont Le secret des
pirates, il y a trois ans. Et Georges Guerreiro (Les Mangeuses de chocolat, Merlin ou la terre
dévastée) qu’il a aussi plusieurs fois assisté. La mise en scène, il y pense pour lui-même? «Oui, l’an
prochain, je dirige Fred Landenberg et Deborah Etienne dans Love Letters, duo d’amour par
correspondance. Je vais travailler avec un danseur pour que les corps, même immobiles, restent
animés de l’intérieur.»
Animé de l’intérieur. L’expression lui va bien. On décèle une fragilité. «Ça va mieux depuis cinq ans
que Marion, ma fille, est née. Avant, quand je terminais un rôle, je ne savais pas si c’était Vincent
ou le personnage qui restait…» De l’animation à l’action: depuis dix ans, le comédien milite au sein
du Syndicat suisse romand du spectacle dont il est depuis peu le vice-président. «Si la révision de
la loi sur le chômage passe le 26 septembre prochain, c’est une catastrophe pour les intermittents.
Dix-huit mois de travail sur deux ans pour ouvrir un délai-cadre, ça relève de l’impossible! En
septembre, nous allons mener une campagne pied à pied.» La bonté n’empêche ni la lucidité, ni la
combativité.
Calvin, un itinéraire, jusqu’au 13 septembre, à 20h30, départ à la Société de lecture, rés. 800 418
418, infos: 022/807 27 45, www.theatredusaulerieur.ch
Vincent babel, repères
■ 3 juillet 1974 Naît à Genève. Grandit dans la commune de Meinier.
■ 1996 Reçoit son diplôme de l’Ecole supérieure d’art dramatique à Genève.
■ 2000 Entre au Syndicat suisse romand du spectacle. «On dit souvent qu’on n’est pas assez musclé,
mais on a quand même signé une CCT avec l’Union des théâtres romands.»
■ 2002 Devient maître de diction à l’Ecole de culture générale, à Genève. «J’aime cette école qui, avec
ses sections médicale, sociales et artistique, regarde vers l’extérieur, se soucie des autres.»
■ 2005 Naissance de sa fille Marion. «Elle m’a assagi.»
■ 2009 Joue Calvin en plein air.
■ 2011 Signera sa première mise en scène, Love Letters, à Genève.
Tribune de Genève | 12 août 2010
Tribune de Genève - 12.08.2010
Calvin revient se balader en ville
Itinérant, le spectacle sur la vie du Réformateur mêle le théâtre de rue et les scènes
jouées dans des lieux symboliques.
Philippe Muri
Jean Calvin fait toujours courir les foules. Au point de créer certaines frustrations: l’an dernier à
pareille époque, tout le monde n’avait pas pu assister au spectacle itinérant créé pour le 500e
anniversaire de la naissance du Réformateur. Bonne nouvelle,Calvin, un itinéraireoccupe à nouveau
le devant de la scène, à la demande notamment du Conseil administratif de la Ville de Genève.
L’occasion de (re)découvrir au cœur de la cité le très beau texte de Catherine Fuchs et la
scénographie inventive de Christophe Kiss. A une exception près, la distribution reste la même,
avec un formidable Vincent Babel dans le rôle-titre. L’espace de 24 représentations, Calvin revient
hanter les cours de la Vieille-Ville. Metteur en scène comblé, Cyril Kaiser se frotte les mains. «C’est
un spectacle populaire, mais nullement populiste», assure-t-il. Explications.
En 2009, il avait fallu refuser du monde. Comment expliquer le succès de «Calvin, un
itinéraire»?
Sans doute par le mélange des genres. Le spectacle possède à la fois de la profondeur, une
perspective historique et de l’humour. Les gens qui avaient peur que l’image de Calvin soit trop
austère ont été rassurés et ont beaucoup ri. Ceux qui pensaient que le théâtre de rue allait
édulcorer la profondeur théologique ont été heureusement surpris.
Le spectacle montre Calvin à différents moments de sa vie. Des périodes symboliques?
Ce sont des moments cruciaux pour comprendre la destinée de Calvin et sa pensée théologique. Au
début, on découvre l’origine de sa vocation. A Paris, Calvin s’émancipe de l’humanisme et fait le
pas de la Réforme. Dans la deuxième scène, il est à Strasbourg où il vit heureux avec sa femme.
Un émissaire vient interrompre cette période idyllique pour lui demander de revenir dans une
Genève au bord de l’anarchie.
Le troisième tableau voit Calvin plongé dans les affres de l’affaire Michel Servet…
C’est une scène un peu racinienne, cornélienne, au cours de laquelle Calvin débat sur l’hérésie avec
un jeune pasteur. Le quatrième acte présente des opposants au Réformateur. A ces contradicteurs
du XVIe siècle se mêlent des antagonistes d’aujourd’hui. Notre itinéraire se conclut par un choix de
trois textes de Calvin qui répondent à la question: est-ce que sa parole résonne encore?
Les personnages évoluent dans de véritables cadres. Une trouvaille visuelle qui donne
l’impression qu’ils s’échappent du passé pour rejoindre le présent…
C’est une idée intuitive heureuse du scénographe Christophe Kiss. Les cadres possèdent une
fonction allégorique qui vient en résonance avec le texte de Catherine Fuchs. Au début, Calvin se
meut dans un cadre boursouflé, en or, qui représente ce catholicisme qu’il détestait. Calvin sort
alors de ce cadre, au propre comme au figuré. Allégoriquement, il quitte ce qu’il n’aime pas dans la
Rome catholique, c’est-à-dire le goût de l’or, de l’argent, les indulgences.
Les comédiens se déplacent d’une cour de la Vieille-Ville à une autre. Des lieux que
Calvin a fréquentés?
Le spectacle débute à la Société de lecture, un lieu qui représente bien l’humanisme. Puis on arrive
dans la cour intérieure de la direction de l’école primaire, 11, rue Jean Calvin. Le Réformateur y a
vraiment vécu, Ensuite, on le retrouve à l’Hôtel de Ville, où il a probablement agi. On termine à
l’auditoire Calvin, dans lequel ce dernier prêchait vraiment. Et Vincent Babel se tient sur une chaise
en bois historique sur laquelle s’est vraiment assis Calvin. Il y a toutes sortes d’échos avec le
passé.
Par de savoureux anachronismes, l’Histoire se retrouve mise en perspective. Que
viennent faire des personnages contemporains dans l’univers de Calvin?
Ils assument certaines fonctions d’explication propres aux personnages de la commedia dell’arte.
On trouve notamment une guide qui vulgarise le propos quand les débats théologiques volent trop
haut. Ainsi qu’une (fausse) touriste américaine mêlée au public. Avec ses questions volontairement
naïves, elle est le porte-voix des gens qui ne comprendraient rien à la Réforme. Chez les
personnages masculins, on a un bobo anticlérical de base, qui habite dans la Vieille-Ville. Les
célébrations sur Calvin le révulsent. Dans un rôle à la Bacri, il détend beaucoup l’atmosphère.
Une manière de séduire un public de non-spécialistes?
Une de mes préoccupations majeures reste de savoir si tout le monde comprend. Et si tout le
monde a du plaisir…
Scènes magazine – article dans le n° de septembre 2010
Article – Scènes magazine – publié pour le n° de septembre 2010
Calvin, un itinéraire.
Calvin, bis repetita placent
Une année après la commémoration du 500e anniversaire de la naissance de la figure genevoise, Jean Calvin revient sur le devant de la scène de rue avec la reprise du spectacle Calvin, un itinéraire, qui avait déjà déplacé les foules et les avait balladées l’été dernier dans les méandres de la Vieille-Ville genevoise. La troupe du théâtre du Saule Rieur nous remet en mouvement du 13 août au 13 septembre 2010.
Les cinq scènes
Le spectacle tout d’abord. Cinq cadres, autant de tableaux historiques qui tentent, dans un entrelacement ingénieux et initiatique, de plonger le spectateur au coeur des pensées et actes de Jean Calvin. Un personnage dont les visions idéologiques et historiques ont été trop souvent sacralisées, sclérosées et cataloguées par des analyses qui ont finalement contribué à réifier l’image de l’homme en oubliant l’homme derrière l’image ; une destinée pourtant marquée par le sceau de son temps, celui d’un monde dans lequel les idées et le fait religieux furent en mouvement, écartelés entre un Moyen Âge agonisant, l’apparition d’un Humanisme renaissant et la protestation réformée. C’est donc bien une immersion qui nous est proposée – fraîche et intimiste – au sein de la réalité du temps de Calvin, qui restranscrit avec finesse et doigté, humour, mais surtout justesse et rigueur historique, l’itinéraire d’un personnage incontournable de Genève ; ses errances, ses doutes et convictions. Les tableaux s’échelonnent de la naissance de sa vocation, jusqu’à l’affirmation raisonnée d’une parole théologique consacrée, forte et mûrie, en passant par la gravité des débats portant sur l’hérésie et les opposants à la Réforme calviniste.
Quelques unes des facettes les plus importantes de Jean Calvin – parfois oubliées ou du moins effacées, comme celle de l’écrivain – sont ainsi présentées au public qui aura alors l’occasion de caresser du bout du doigt une époque révolutionnaire, tout en riant ou souriant. On reconnaîtra volontiers la touche subtile et pédagogique d’un metteur en scène de la trampe de Cyril Kaiser qui voit, notamment dans le pénultième tableau joué par Vincent Babel, « un chef d’oeuvre d’art dramatique, un sommet rhétorique, qui ne peut être uniquement ramené à du prosélytisme ou à un sermon ». On touche ici à l’ivresse transcendante des trois thèmes centraux dans la réflexion calviniste : - la beauté du monde, l’éthique politique et l’amour chrétien. Si l’entier de la pièce de théâtre conjugue humour, dynanisme, gaieté, avec un recours minutieux à un contexte historique clairement maîtrisé, nul ne saurait ressortir de cette scène finale sans avouer avoir ressenti un léger frissonnement à l’écoute des textes profonds récités par le Calvin vieillissant de l’auditoire. Une intensité d’écriture qui dépasse les simples clivages de l’appartenance religieuse et de la croyance, de l’idéologie politique partagée ou repoussée, cependant qu’elle aurait vertu, selon l’avis de Cyril Kaiser, à « nuancer les a priori négatifs » développés à l’encontre de la figure de la Rome protestante, entre réprobation et admiration. Elle servira sûrement à mieux cerner les legs du cheminement de « cet immense écrivain » qui a contribué à ce que « Genève devienne ce qu’elle est et qu’on ne peut renier d’un coup de cuiller à pot, comme l’Académie par exemple ».
Théatre de rue ou le « théâtre rêvé de Rousseau »
Plus encore, Calvin est rendu à sa ville, Genève lui sert à nouveau d’écrin et le mariage s’incarne d’une manière qui ne laisse pas indifférent un public que la troupe emmène et conduit parmi les hauts lieux de la mémoire genevoise – l’ancienne maison de Calvin ou encore l’auditoire. Le jeu théâtral s’y développe avec un certain génie, éliminant impercetiblement la frontière entre les acteurs et les spectateurs. Bientôt, celui-ci intègre le décor et la catharsis théâtrale s’empare de lui. Le théâtre de rue, lorsqu’il est déployé sur un mode intelligent, possède seul cette faculté de rompre avec les inerties créées par les conventions d’un mode opératoire plus classique et propose à l’assistance – quittant soudain sa place figée de récepteur – de devenir partie intégrante du discours, communiant avec le thème, l’époque et les personnages campés par les acteurs. Et c’est là le tour de force atteint par ce spectacle de rue, soit un théâtre proche du public.
Per aspera ad astra
Cyril Kaiser se réjouit donc de la reprise d’un spectacle qui fut un « choc », de son propre aveu. Premièrement par la rencontre avec le personnage qu’il « connaissait peu » finalement, un homme et une ville qui furent « les épicentres intellectuels d’une période centrale de l’évolution des idées européennes ». Une ouverture sur les liens d’héritage entre l’expérience calviniste et son développement anglo-saxon ultérieur sur les terres de la future Nouvelle-Angleterre. Avec cette colonisation, c’est bien le rayonnement d’un soleil résolument novateur qui s’allume à l’Ouest, une mystique réformée confondant en son sein aussi bien le Mayflower, la conception d’une nouvelle Jérusalem, qu’un Moïse réinterprété. Et de cette tranche de l’histoire protestante, Calvin en est bien la source en même temps que le confluent. Deuxièmement, c’est un spectacle « révélation », car le travail de metteur en scène que Cyril Kaiser s’apprête à réfléchir pour la seconde année consécutive fût, nous dit-il « également l’occasion d’une synthèse entre mes préoccupations personnelles, mes réflexions pédagogiques profondes sur l’art du théâtre ; une sorte de « reconnection » avec l’idée que je me fais de moi-même, de l’acte créateur et de mise en scène, en marge ». Sa reconnaissance va d’ailleurs à l’organisation de Calvin 09, présidée par Roland Benz, qui a produit les conditions nécessaires mais malheureusement trop rares – alors qu’elles devraient être la norme en matière de création culturelle – pour que la troupe rentre en symbiose totale avec le sujet, sans se soucier des expédiants financiers ou de la recherche des salles de répétition, entre autres. Le résultat de cette entière dévotion à la matière théâtrale parle de lui-même.
Enfin, ce spectacle est aussi le lieu de la création d’une nouvelle troupe de théâtre, celle del’Association du Saule Rieur, qui réunit quelques uns des acteurs dont les talents manifestes sont à nouveau mis au service de la pièce, aux rangs desquels figurent Vincent Babel, Nicole Bachmann, Rachel Gordy, David Marchetto et Joël Waefler, qui représentent tous à leur manière « l’excellence de la formation des écoles romandes d’art dramatique, un sens de la troupe et du collectif, le respect professionnel du thème traité ». Et le metteur en scène de s’étonner que l’agenda de tels portefaix de l’art théâtral helvétique ne soit pas surchargé !
Reste à souligner l’écriture théâtrale très fine de Catherine Fuchs, qui rend de manière convaincante le fil historique d’une période complexe, ainsi que l’intelligence scénographique d’un Christophe Kiss qui, en articulant les scènes par l’entremise de cadres, nous invite autant à y rentrer qu’à réfléchir hors-champ.
Prenons alors la liberté de laisser Calvin sortir du cadre, « allons à l’auditoire, l’écouter une
bonne fois (…), voyons si sa parole est encore capable de nous toucher et de sortir de sa gangue
historique et doctrinale ».
Christophe Rime, le 5 juillet 2010
Blog d'Alain Bagnoud, écrivain | 24 août 2009
Calvin, un itinéraire | 24 août 2009
Il vous reste une semaine pour y courir, amis genevois et d'ailleurs. Jusqu'au 30 août, pas un jour de plus. Et après le succès médiatique et public que l'affaire a connu, il est prudent de réserver.
Mis en scène par Cyril Kaiser, Calvin un itinéraire fait partie des événements organisés à l'occasion du 500ème annniversaire de Jean Calvin. Son originalité est de mêler le théâtre de rue et des scènes jouées dans quelques-uns des endroits les plus intéressants de la vieille ville de Genève. Dans la cour de la société de Lecture, Calvin débat avec un humaniste et passe des textes antiques à la Bible. Puis dans l'ancienne maison de Calvin, il y a une scène d'amour (oui oui) entre le réformateur et sa femme, Idelette de Bure: Calvin est à Strasbourg, chassé de Genève, et peu désireux d'y revenir malgré les sollicitations.
La cour de l'Hôtel de ville le montre aux prises avec un jeune pasteur choqué par la mort de Michel Servet, qui a été brûlé vif pour cause de divergence sur la Trinité. On y voit aussi ses opposants, qui veulent boire, danser, et s'insurgent contre tous ces étrangers qui envahissent la ville.
Enfin, à l'auditoire Calvin, le magnifique Vincent Babel, qui incarne le grand homme, dit trois de ses textes. Superbe moment final. Complètement habité, Babel fait entendre cette langue magnifique comme s'il l'inventait.
Tous les acteurs sont excellents d'ailleurs. L'équilibre entre les scènes synthétiques écrites par Catherine Fuchs et les moments de théâtre de rue est parfait. On rit beaucoup, on est aussi ému. La dramaturgie, subtile, entoure les acteurs de cadres. D'abord dorés et scintillants comme la Renaissance, ils se dépouillent petit à petit pour laisser place en fin de parcours à ce qui importe: le texte, la parole.
Fait pour un public peu spécialisé, l'Itinéraire donne une image équilibrée de Calvin et donne la parole aussi à ses opposants. Bien entendu, le Réformateur en ressort grandi malgré ses contradictions soulignées. Mais enfin, on célèbre son 500ème. Ce n'est tout de même ni le lieu ni le moment de tirer à boulets rouges sur un écrivain dont la richesse de l'expression a favorisé le développement du français comme langue littéraire.
lien du site internet: http://bagnoud.blogg.org/
Le Temps | 6 août 2009
© Le Temps; 06.08.2009
Culture
Sans se faire prier, le public suit un Calvin au pied léger
Après le grand spectacle de François Rochaix, aux Bastions, le Réformateur revient à Genève sous une forme itinérante et animée. Sous les pavés, la parole en liberté
Marie-Pierre Genecand
L’été sourit aux spectacles mouvementés. Après Cymbeline à l’Orangerie, à Genève, véritable sarabande shakespearienne orchestrée par Frédéric Polier; après Le Malade imaginaire, à Sierre, mené tambour battant par un Alain Knapp réfractaire à toute mélancolie, le mouvement sied à Calvin, un itinéraire, deuxième création genevoise consacrée au Réformateur à l’occasion de son 500e anniversaire.
On s’en souvient. En juillet, au parc des Bastions, François Rochaix a ouvert les feux de ce jubilé avec un grand spectacle Calvin Genève enflammes qui n’avait de flamboyant que le nom. On y apprenait de précieux détails sur la vie du théologien et la période en fusion, mais l’affaire, trop sérieuse et scolaire, manquait d’élan et d’émotion.
Rien de tel, ces jours, dans les rues de la Vieille-Ville genevoise. Réalisé par Cyril Kaiser à la mise en scène et Catherine Fuchs au texte, Calvin, un itinéraire se veut et se vit comme un tourbillon. L’idée? Proposer un dialogue entre hier et aujourd’hui. Et emmener les spectateurs dans des lieux que Calvin a fréquentés pour que, la parole est aux pierres, les situations se vivent en immersion.
De fait, le public adore être baladé, parfois même coursé quand l’Inquisiteur s’en mêle… On partage ce bonheur. Les cours intérieures de la Vieille-Ville genevoise allient puissance et beauté. Tandis que le spectacle, qui surfe sur l’écume du rire ou plonge dans les préoccupations du Réformateur, conjugue, lui, humour et gravité.
Tout commence à la Société de lecture. Sous le porche de cet élégant hôtel particulier du XVIIIe, deux hôtesses plus ou moins commodes. A main droite, Marie-Jacqueline Favrod (Barbara Tobola), bénévole protestante, costume strict et chignon serré, est émue. A main gauche, Esther de Jussy (Nicole Bachmann), plus classe, sèche et cultivée. Ce sont elles qui mèneront le troupeau de spectateurs à travers cette calvinade feuilletonnée.
Premier épisode, la révélation. Ou comment, à 25 ans, Calvin comprend que la traduction de la Bible en français – et non en latin – représente la condition sine qua non pour que s’établisse une connexion directe entre Dieu et les chrétiens. Dans le rôle du visionnaire, Vincent Babel, yeux plissés, corps en suspens, conserve un sourire qui permet l’ironie.
Pas de distance, en revanche, chez Rachel Gordy, excellente en illuminée d’aujourd’hui. Américaine presbytérienne, la jolie touriste se pâme à chaque découverte qui la rapproche de ses cousins protestants. L’audience adore l’ingénue. Comme elle plébiscite son exact opposé. Un Genevois contemporain (Joël Waefler), râleur professionnel qui, résidant au-dessus de la cour Jean-Calvin, nargue le public et ses élans mystiques. Plus loin, il fustigera encore
Calvingrad, cité qui ne sait pas s’amuser. Chaque fois, les spectateurs, peut-être vengés, apprécient la pique acérée.
Le ton, donc, est léger, comme le pas, d’ailleurs, qui bat le pavé. Ce qui n’empêche pas les plongées dans l’émotion. Ce moment, par exemple, où Calvin et Idelette, sa femme (Barbara Tobola), doivent décider s’ils reviennent à Genève, cité de tous les dangers.
Apparaissant dans des fenêtres comme des vignettes médiévales, le couple sait, sent que les fils du destin sont déjà tirés. Emotion encore lorsque, dans la cour de l’Hôtel de Ville, Calvin est sommé de s’expliquer sur l’exécution de Michel Servet. Un jeune théologien (David Marchetto) observe à juste titre qu’aucun homme ne peut se substituer à Dieu pour rendre le dernier jugement. Et pourtant…
Dans une ambiance aux bougies, l’épilogue culmine d’intensité. Vieilli, fatigué, Calvin évoque sa vision des biens, de la propriété. L’obscurité gagne peu à peu la chapelle, les esprits, eux, s’éclairent devant cette réflexion nuancée. Et lorsque Rachel Gordy chante a capella un psaume en anglais, un frisson parcourt l’assemblée.
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