Le Courrier | 27 août 2010
DOMINIQUE HARTMANN
GENÈVE - Récit intelligent servi par des comédiens remarquables, «Calvin, un itinéraire» retrace la vie d'un visionnaire.
Finesse, rire et émotion.
Il a combattu pour une société plus juste, rendu la Bible au peuple, popularisé l'instruction, contribué au rayonnement de Genève; pourtant, Calvin n'est pas en odeur de sainteté auprès des Genevois. Entre légèreté du théâtre de rue et intensité des combats théologiques, le spectacle écrit par Catherine Fuchs et mis en scène par Cyril Kaiser retrace avec humour et émotion les étapes saillantes de la vie du théologien – de sa décision de traduire la Bible en français à la vieillesse –, en exploitant une scénographie magnifique: celle de la Vieille Ville genevoise. Entre théâtre de rue et célébration-anniversaire – le spectacle a été créé l'an passé –, on pouvait craindre la simple reconstitution historique. C'est simplement du beau théâtre, convaincant, qu'il soit bateleur, cornélien, intimiste ou visuel. Pour tous ceux que le grand raout anniversaire de l'an passé avait plutôt effarouché que stimulé, cette reprise est aussi l'occasion de s'intéresser à un personnage aussi aigu que le coin des cadres qui mettent le spectacle en perspective, jusqu'au 13 septembre à Genève.
Le public acteur
Dans une Europe qui vient d'être ravagée par la peste, la question du salut est cruciale. Et l'accès direct aux textes qui l'évoquent essentiel. Pour saisir un peu les innombrables différences qui existent entre le siècle de Calvin et le nôtre, Cyril Kaiser a imaginé des personnages contemporains dont les questions ou les réflexions actualisent les enjeux théologiques du XVIe siècle. C'est une délicieuse touriste américaine (Rachel Gordy) découvrant la Réforme européenne et rappelant le drame de Gaza, c'est Anouk de Kaltenbach (Elise Perrier), stagiaire en communication sur le spectacle, inénarrable gloussante enamourée, c'est Ignace Piaget (Joël Waefler), bobo genevois plus râleur qu'il est possible.
Dans la pure tradition du théâtre de rue, les interactions avec le public pullulent. Celles de la guide Esther de Jussy (Nicole Bachmann), bien sûr, fines et savoureuses. Celles qui accompagnent les déplacements, conçus comme de véritables éléments dramaturgiques: que le public se déplace de la Société de lecture vers l'ancienne demeure de Calvin, c'est une fuite devant la persécution. Le meneur de file houspille un spectateur-huguenot: «Vous n'emportez pas de livres, au moins?» Lequel assure que non, un peu éberlué. «Bienheureux les simples d'esprit!» s'exclame le comédien faussement soulagé.
Elément essentiel de la scénographie inspirée de Christophe Kiss, le cadre de tableau où apparaissent les personnages se décline au fil des scènes: richement doré, Calvin l'humaniste l'enjambe au début pour quitter le cadre rutilant du catholicisme; grillagé, il évoque l'enfermement auquel l'expose ses responsabilités, les déchirements de l'affaire Michel Servet; effilé, tranchant comme la Parole divine, il entoure Calvin l'écrivain, délivrant trois de ses sermons à l'Auditoire Calvin, là où enseignait le théologien il y a cinq siècles.
Calvin bouleversant
Dans cette scène, ultime, on pense à Georges de la Tour. Plus tôt, c'est Rembrandt qui venait à l'esprit. Mais ce qu'on entend surtout, c'est une magnifique incarnation – celle de Vincent Babel. Intrépide, intime et public, violent et généreux, c'est ainsi que le comédien genevois a imaginé son Calvin, au fil des différents épisodes de cette vie tumultueuse. Et à travers ces textes où le théologien s'émerveille devant la beauté du monde, conspue les riches et chante l'amour chrétien, Vincent Babel insuffle au personnage une humanité chatoyante, intense et pleine de grâce. Tandis que le public, à mesure que les bougies s'éteignent, se fond dans ce tableau issu du XVIe siècle.
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