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Calvin un itinéraire : drapé

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Calvin un itinéraire : flame

Calvin un itinéraire :present passé

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NOUS JOUONS ACTUELLEMENT DANS...

Le Misanthrope   de Molière

du 30 septembre au 23 octobre 2011

Dans la saison du Théâtre en Cavale qui s’invite à l’Espace Fusterie


Visionner la bande-annonce du spectacle

 


Infos et réservations: http://www.cavale.ch/

 

 

 

Le Théâtre du Saule Rieur présente cet automne Le Misanthrope, chef-d’oeuvre
baroque et insolite ! Et Alceste, ce personnage qui refuse de l’être ! A oeuvre singulière,
à personnage hors-norme, lieu insolite et troupe marginale !


Entrez, entrez mesdames et messieurs ! Venez voir le tourbillon dans ce temple où tout se mêle, solennité et farce, joies et amertumes, airs de Lully et blues de Robert
Johnson, public et personnages. Futilités et profondeurs ! Entrez, entrez, soyez les
bienvenus au nouveau spectacle de la troupe du Saule Rieur. Venez partager la
célébration - encore une ! Du Misanthrope, de l'oeuvre et du personnage.

En cet endroit, Alceste paraît tout rêveur... didascalie de la scène 2,I. , « Je veux qu'on me distingue... » Alceste, I.1.

Le Misanthrope ! Imaginez le misanthrope dans le Temple ! Un petit théâtre de tréteaux
éclairé par des quinquets, image vétuste et poétique d'un théâtre du XVIIème en pleine
nef ! Le salon de Célimène planté là au beau milieu du Temple ! Quoi ! L'on va jouer la
comédie, on va se prêter à des mondanités, à des jeux d'esprit futiles, ici, en cet austère
endroit ! Il y a vraiment de quoi fulminer ! Un lieu sacré, propre à faire entendre une
parole simple, pure, honnête, cordiale.

 

 

ARTICLE DU JOURNAL "LE TEMPS"

Théâtre lundi 10 octobre 2011

Sous les voûtes du temple, le feu d’un misanthrope justicier

Vincent Babel etJulie-Kazuko Rahir jouant Alceste et Célimène. L’un et l’autre, dans des registres différents, enchantent le spectateur. (Emilie Batteux)

Vincent Babel etJulie-Kazuko Rahir jouant Alceste et Célimène. L’un et l’autre, dans des registres différents, enchantent le spectateur.  (Emilie Batteux)

A Genève, Cyril Kaiser embrase la pièce de Molière. Et son Misanthrope, Vincent Babel, fascine

Souvent, le Misanthrope de Molière vibre d’une colère froide, d’une rage rentrée contre les codes de la cour, ce tombereau de flatteries qui hier comme aujourd’hui suppose des trésors d’hypocrisie. Andrzej Seweryn, dans la mise en scène de Jacques Lassalle en 1998 à Vidy-Lausanne, puis André Marcon dans celle de Michel Kullmann en 2007 au Théâtre de Carouge ont fait des merveilles dans ce registre ombrageux. Mais le Misanthrope peut aussi, tel un héros de Victor Hugo, exploser d’une rage d’enfant blessé face à la lâcheté de l’humanité. C’est le parti pris ces jours par Vincent Babel sous la direction de Cyril ­Kaiser au Temple de la Fusterie, à Genève. Et l’effet est tout aussi réussi. Le comédien qui fut un Calvin austère dans Calvin, un itinéraire incarne ici un Alceste flamboyant, justicier de la moralité pris au douloureux piège de son paradoxe amoureux: sa passion pour Célimène la mondaine. On entend chaque mot de ses emportements, on suit chacun de ses regards égarés, on saisit l’ampleur de son découragement. Bref, Vincent Babel est fascinant.

«Morbleu! C’est une chose indigne; lâche, infâme/De s’abaisser ainsi jusqu’à trahir son âme.» Le texte de Molière, déjà, est magistral. Ecrite en 1666 en réponse à l’interdiction royale de présenter Tartuffe, la comédie en alexandrins fouette avec brio les marquis vaniteux et pointe avec finesse l’orgueil d’Alceste aveuglé par son obsession de sincérité. Cinq actes brillants, ciselés, qui filent entre ridicule mondain et rigueur exacerbée. A la Fusterie, le décor raconte lui aussi le fossé entre les deux univers. Avec le scénographe Roland Deville, Cyril Kaiser a installé un petit théâtre baroque dans le cœur du vaste temple. Ce théâtre, paradis de Célimène, dit le masque, la pose, les artifices. La belle y trône sur un sofa et sous une pluie de fleurs. Voluptés et langueurs. Autour, le lieu de culte, domaine d’Alceste, traduit son souci de probité. Le justicier le parcourt des voûtes au balcon avec la même fièvre, la même anxiété. Il paraît d’abord légitime dans sa quête du vrai, puis de plus en plus tyrannique. Et si sa haine de la fourberie était seulement une cage où enfermer Célimène qui jouit simplement du commerce des galants, des joies de l’esprit et du plaisir d’être jolie?

Jolie, Célimène l’est bel et bien à la Fusterie. Elle a la blondeur mutine de Julie-Kazuko Rahir. Et son énergie communicative. La comédienne belge n’a pas froid aux yeux: sa coquette a des audaces de suffragette. Dans la séquence des portraits où la belle dépeint les travers de ses contemporains, la comédienne finit debout sur le sofa, comme un matador de la raillerie. Beau tempérament. Et joli clin d’œil du metteur en scène aux filles d’esprit qui ne manquent pas de joie.

Une autre séquence particulièrement réussie? Le moment du sonnet. C’est traditionnellement un passage croustillant, cet épisode où Oronte, un fat qui se pique de poésie, soumet au jugement d’Alceste un de ses sonnets «bon à mettre au cabinet». Ici, embrasé par l’offense faite au bon goût, Vincent Babel-Alceste pourfend Joël Waefler-Oronte de son épée de vérité. La victime blêmit sous le trait. On rit, mais on ­blêmit aussi un peu avec lui.

Philinte, l’ami, le sage, est bien servi par Marc Zucchello, petites lunettes d’intello et mine placide face aux excès du forcené. La douce Eliante (Héloïse Chaubert) et l’acide Arsinoé (Nicole Bachmann) tiennent aussi leur partition avec doigté. La première, ange de retenue, crée une bulle temporelle autour d’elle, la seconde, mordue par l’envie, rappelle qu’elle a été belle. Quant au duo de marquis, Acaste (Blaise Granget) et Clitandre (Miguel Fraga), ils sont formidablement suffisants et stupides, jeunesse gâtée, âmes déjà évidées.

Le tout plaît. Beaucoup. Le spectacle, au programme du Théâtre en Cavale, affiche presque complet. Et Vincent Babel peut savourer cette vérité: son Misanthrope volcanique mérite sa place à côté des grands noms de la scène dramatique.


Le Misanthrope, jusqu’au 23 oct., Le Théâtre en Cavale au Temple de la Fusterie, Genève, rés. 079 759 94 28, www.cavale.ch, 2h30.



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Intentions de mise en scène

Qu'est-ce que c'est que ce cirque ? Célimène est là-haut, sur une des coursives, côté
jardin, comme dans une loge, elle se prépare, se maquille, prête à descendre au salon pour faire son numéro spirituel. Oronte, lui, déclame son sonnet, là-haut lui aussi, au- dessus des grandes orgues sur lesquelles joue Basque, l'indéfectible valet de Célimène, grand maître de cérémonie... Les personnages débouchent de partout : Eliante est parmi le public, Philinthe court après Alceste dans le temple, des magistrats recherchent
Alceste...

 



On se cache, on se cherche, on s'imite, on se brocarde, on se reconnait, on se trouve,
on s'invective, on se détruit, les mots résonnent de partout...


Une sorte de rhapsodie... un rapiècement de différents style théâtraux... un glissement
incessant d'un genre à l'autre... de la comédie au drame et du drame à la farce... un
florilège d'exercices de style... Ici, on joue comme des fous, on rit comme des insensés
et là-haut, tout d'un coup, deux voix essaient de dire qu'elles s'aiment, dans la
pénombre et le silence retrouvé du temple... elles y parviennent presque... Ah! s'il n'y
avait pas sans cesse les arrivées intempestives de fâcheux!.. on y parviendrait peut-
être à dire... je... toi... à dire je t'aime... mais il y a toujours ces scènes qu'on vient nous
faire ! Ces dépits amoureux, ces numéros cornéliens, ces exhibitionnistes, ces lecteurs
de sonnets ! Ces lazzi, ces magistrats, ces prétendants !

 



Et si tout était voulu? Les contrastes, les contradictions; Célimène, Alceste; les
mondains, le misanthrope; la voix, les écrits... si le mélange des genres, l'éclatement
étaient la loi du genre ? De Ménandre à Shakespeare, c’est toujours la même chose, les
misanthropes font éclater la forme, rompent l'uniformité sociale et brisent les carcans
littéraires ! Tout devient flou avec les bourrus ! Ces inassimilables : - Non, Monsieur je ne suis pas dans une comédie, non Madame, je ne suis pas dans une tragédie ! Je ne suis même pas un personnage, je suis moi, Cnémon, Timon, Alceste ! Et je fais ce que je veux...

A nous de distinguer, au sens où Alceste l’entend, et l'oeuvre et le personnage. L'une étant l'image de l'autre et inversément.

 

Cyril Kaiser, metteur en scène du Théâtre du Saule Rieur

 



 

Le Misanthrope à La Fusterie

Par Alain Bagnoud


Un spectacle à ne pas rater: Le Misanthrope de La Fusterie, par le Théâtre du Saule rieur, mis en scène par Cyril Kaiser.

Ses atouts: un environnement exceptionnel, un a-priori esthétique fertile, d’excellents acteurs, du mouvement, de la fantaisie, de la vie et une lecture attentive du texte qui fait se déployer la langue de Molière dans un lieu bâti pour accueillir celle, plus austère, de la Bible.

L’Espace Fusterie, ou le Temple de la Fusterie, comme vous voulez, est un bel endroit classique: colonnades, orgue monumental, solennité des lieux. Le scénographe Roland Deville a imaginé de construire dans son chœur un petit théâtre, le théâtre de Célimène, fermé d’un côté par une image du douanier Rousseau, ouvert de l’autre sur une jungle de plantes.

La tension entre les styles évoque celle qui oppose les deux personnages principaux de Molière. Alceste, rude, sévère dans sa névrose de pureté, de sincérité, vise à la vérité, à l’explication, à l’isolement fusionnel des amants. Célimène, pleine de joie de vivre, coquette, comédienne, attache à elle tous les cœurs et en jouit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alceste, c’est l’excellent Vincent Babel, qui joue avec maîtrise des facettes de son grand talent, campe un personnage écorché vif et subtilement comique. Ce n’est pas la moindre réussite de cette mise en scène que d’avoir réussi à réinsuffler de la drôlerie dans ce personnage que Molière jouait en faisant rire, mais qui est devenu, ensuite, l’archétype du romantique pathétique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Célimène, elle, est incarnée par Julie Kazuko Rahir. C’est une Célimène comme vous ne l’avez jamais vue. On connaissait le personnage coquet, manipulateur, elle lui rajoute une joie de vivre, un goût de l’amusement, de la fantaisie, et de la clownerie aussi, quand il s’agit d’amuser la galerie des petits marquis. Cette Célimène est très contemporaine: elle utilise son capital sexuel pour ses plaisirs et ses procès. Elle est bouleversante d’intensité et de force quand, face à la prude Arsinoé, elle défend sa soif de bonheur, et poignante à la fin, lorsque les Marquis qui dénoncent sa rouerie l’exécutent socialement.

 

 

Il faudrait citer tous les acteurs, Nicole Bachmann en Arsinoé puissante, orgueilleuse et fragile, Joël Waefler en Oronte irrésistible et touchant, les deux marquis Blaise Granget et Miguel Fraga, beaux, drôles et vifs, les jeunes Jeremy Perruchoud et Frédéric Eberhard en valets amoureux de leur maîtresse.

Et Philinte (Marc Zucchello), et Eliante (Héloïse Chaubert), très humains tous deux, qui sont les deux seules personnes de l’entourage de Célimène finalement épargnés par la bourrasque, même si Molière ne condamne personne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour Cyril Kaiser, il n’y a pas dans cette pièce de vertueux purs et de salauds définitifs, à part peut-être les Marquis. Le metteur en scène n’aime pas les parti-pris monolithiques. Dans un travail fin sur les personnages, il donne une chance à chacun, démontre que Molière, finalement, voit dans chacun la médaille et le revers, l’apparence et l’intérieur, et englobe dans son humanité chaque caractère. Kaiser intègre à la pièce tout l’espace de la Füsterie, ses galeries, ses colonnes, son orgue, rythme les actes de morceaux classiques ou de musiques plus contemporaines.
La mise en scène, baroque, très attachée au texte, recherche le contraste, le
mouvement, la fantaisie, dans un retour aux sources de l’esprit de Molière. On passe rapidement du rire aux larmes, du solennel au lazzi, du distrayant au tragique. Une réussite.

 

Espace Fusterie, 18, place de la Fusterie, Genève, jusqu’au 23 octobre 2011, par le Théâtre du Saule Rieur. 19h mercredi, samedi; 20h30 jeudi, vendredi; 17h dimanche; Relâche lundi et scolaires les mardis. Réservations: 079 759 94 28.

 

 

 

 

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Le spectacle de l'été dernier...

Calvin, un itinéraire - Théâtre de rue dans la Vieille-Ville de Genève



 Article du Courrier, par Dominique Hartmann

GENÈVE - Récit intelligent servi par des comédiens remarquables, «Calvin, un itinéraire» retrace la vie d'un visionnaire.
 

Finesse, rire et émotion.

Il a combattu pour une société plus juste, rendu la Bible au peuple, popularisé l'instruction, contribué au rayonnement de Genève; pourtant, Calvin n'est pas en odeur de sainteté auprès des Genevois. Entre légèreté du théâtre de rue et intensité des combats théologiques, le spectacle écrit par Catherine Fuchs et mis en scène par Cyril Kaiser retrace avec humour et émotion les étapes saillantes de la vie du théologien – de sa décision de traduire la Bible en français à la vieillesse –, en exploitant une scénographie magnifique: celle de la Vieille Ville genevoise. Entre théâtre de rue et célébration-anniversaire – le spectacle a été créé l'an passé –, on pouvait craindre la simple reconstitution historique. C'est simplement du beau théâtre, convaincant, qu'il soit bateleur, cornélien, intimiste ou visuel. Pour tous ceux que le grand raout anniversaire de l'an passé avait plutôt effarouché que stimulé, cette reprise est aussi l'occasion de s'intéresser à un personnage aussi aigu que le coin des cadres qui mettent le spectacle en perspective, jusqu'au 13 septembre à Genève.


Le public acteur


Dans une Europe qui vient d'être ravagée par la peste, la question du salut est cruciale. Et l'accès direct aux textes qui l'évoquent essentiel. Pour saisir un peu les innombrables différences qui existent entre le siècle de Calvin et le nôtre, Cyril Kaiser a imaginé des personnages contemporains dont les questions ou les réflexions actualisent les enjeux théologiques du XVIe siècle. C'est une délicieuse touriste américaine (Rachel Gordy) découvrant la Réforme européenne et rappelant le drame de Gaza, c'est Anouk de Kaltenbach (Elise Perrier), stagiaire en communication sur le spectacle, inénarrable gloussante enamourée, c'est Ignace Piaget (Joël Waefler), bobo genevois plus râleur qu'il est possible.
Dans la pure tradition du théâtre de rue, les interactions avec le public pullulent. Celles de la guide Esther de Jussy (Nicole Bachmann), bien sûr, fines et savoureuses. Celles qui accompagnent les déplacements, conçus comme de véritables éléments dramaturgiques: que le public se déplace de la Société de lecture vers l'ancienne demeure de Calvin, c'est une fuite devant la persécution. Le meneur de file houspille un spectateur-huguenot: «Vous n'emportez pas de livres, au moins?» Lequel assure que non, un peu éberlué. «Bienheureux les simples d'esprit!» s'exclame le comédien faussement soulagé.
Elément essentiel de la scénographie inspirée de Christophe Kiss, le cadre de tableau où apparaissent les personnages se décline au fil des scènes: richement doré, Calvin l'humaniste l'enjambe au début pour quitter le cadre rutilant du catholicisme; grillagé, il évoque l'enfermement auquel l'expose ses responsabilités, les déchirements de l'affaire Michel Servet; effilé, tranchant comme la Parole divine, il entoure Calvin l'écrivain, délivrant trois de ses sermons à l'Auditoire Calvin, là où enseignait le théologien il y a cinq siècles.


Calvin bouleversant


Dans cette scène, ultime, on pense à Georges de la Tour. Plus tôt, c'est Rembrandt qui venait à l'esprit. Mais ce qu'on entend surtout, c'est une magnifique incarnation – celle de Vincent Babel. Intrépide, intime et public, violent et généreux, c'est ainsi que le comédien genevois a imaginé son Calvin, au fil des différents épisodes de cette vie tumultueuse. Et à travers ces textes où le théologien s'émerveille devant la beauté du monde, conspue les riches et chante l'amour chrétien, Vincent Babel insuffle au personnage une humanité chatoyante, intense et pleine de grâce. Tandis que le public, à mesure que les bougies s'éteignent, se fond dans ce tableau issu du XVIe siècle.

 

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Le journal de la reprise
par Cyril Kaiser

 

HISTORIQUE DANS L'ORDRE CHRONOLOGIQUE

Préambule : les textes que j'écris sont plutôt destinés aux gens qui ont vu le spectacle, il y a des implicites. Je crains que sans l'avoir vu, il soit difficile de me suivre...
 

Début août
Elise est arrivée samedi dernier de Paris pour reprendre les 3 rôles
de Barbara Tobola : à savoir une protestante contemporaine pour la
présentation du spectacle, Idelette de Büre, la femme de Calvin et une
opposante de Calvin dans le quatrième tableau.

Nous commençons les travaux dimanche 1er aout. Nous survolons d'abord
le spectacle en entier pour qu'elle soit bien au fait de ce que sera
sa tâche. Elle propose de faire une improvisation libre d'une
protestante, car elle a une idée.


Elle me présente une jeune protestante genevoise très investie dans
les milieux protestants et culturels de sa ville : Anouck Kaltenbach.
Immédiatement je trouve que l'idée est riche et qu'il faut la
développer plutôt que de reprendre comme à l'identique le rôle de
Marie-Jacqueline qu'avait créé Barbara Tobola. Simplement, nous
convenons qu'Anouck est la nièce de Marie-Jacqueline, partie en
Afrique pour suivre son mari chirurgien envoyé en mission là-bas. Il
me paraît plus judicieux de construire un personnage plus proche
d'Elise, Marie-Jacqueline étant vraiment sorti de l'imagination de
Barbara Tobola.

Anouck Kaltenbach, notre nouveau personnage, est une étudiante à
l'université qui prépare un mémoire en gestion culturelle qu'Esther de
Jussy supervise. Naturellement, elle avait accepté d'être la chargée
de communication de la nouvelle compagnie théâtrale du Saule rieur,
mais il n'était pas établi qu'elle présenterait un jour le spectacle
en remplacement de sa tante Marie-Jacqueline.

C'est parce qu'Esther de Jussy l'a désignée et qu'elle a insisté
qu'Anouck s'est résolue - étant donné le cas urgent de force majeure -
 à accepter cette tâche certes honorifique mais un peu lourde pour
elle.

C'est ainsi qu'est née notre dernier personnage contemporain à
l'occasion de la reprise de notre Calvin, un itinéraire.

Pour l'étoffer, je demande à Elise de me faire une improvisation dans
laquelle elle imagine qu'Anouck – son personnage - présente son
mémoire en public devant le jury universitaire, me souvenant du
travail que j'ai effectué il y a peu de temps avec une amie qui
m'avait demandé mon aide pour la présentation de son mémoire.

Je lui demande de décomposer son improvisation en trois partie :
 a) Son rapport à la religion protestante
 b)  Son investissement dans la culture, marqué par la création d'une
association de danse et
 c) Synthèse de ses deux engagements (confessionnel et culturel )
contenue dans son mémoire.

Au cours de cette improvisation, Elise invente des formes très
intéressantes que je retiens pour la construction du personnage. La
candeur et l'enthousiasme d'Anouck Kaltenbach, son côté parfois
lourdement didactique : elle explique comme si son auditoire était
idiot, son côté engagée audacieuse, etc...


Travail de la deuxième scène. La double intimité.

Le deuxième jour, Vincent nous rejoint pour donner la réplique à
Idelette dans le tableau II, dite de l'idylle à Strasbourg. Le duo
fonctionne magnifiquement. Le couple est frais, gai, plus mutin,
coquin. Cette première intimité me plaît beaucoup. Puis nous passons
aux problèmes religieux, le combat de Calvin pour éviter la rupture
avec Rome. Idellete partage sa peine et au moment de l'arrivée de
Rosay. Elle comprend que peut-être l'envoyé de Genève n'est peut-être
pas qu'un envoyé de Genève... et si c'était … puis nous les voyons
parfaitement sur la même longueur d'onde en ce qui concerne la
Providence...  c'est très beau à voir... cette autre intimité...
confessionnelle... les voilà parfaitement et doublement en accord...
donc, il faudra qu'ils partent. Qu'ils rompent avec leur havre de paix
strasbourgeois... et la scène prend des accents cornéliens tout à fait
touchants... puis s'ensuit le magnifique solo d'Idellete. Je trouve la
scène encore plus belle que l'année passée et l'écriture de Catherine
pour cette scène II tout à fait  heureuse...


9 août 2010
Reprise des sermons de Calvin. J'ai redemandé à Vincent de composer
son vieillard, ce vieux Calvin. Comme une feuille morte dans son cadre
oblique. Je veux une voix plus chevrotante, un Calvin plus frileux,
mais plus doux, affable, revenu de tout, apaisé, goguenard et
Vincent.. l'a retrouvé ! Comme l'année passée...  quand il a démarré
dans le premier sermon , j'en avais des frissons. Il émane de Vincent
quand il se met au travail quelque chose d'incroyablement touchant, il
sort de lui comme des fantômes, un vieillard sort littéralement de lui
et nous regarde, affable, parlant avec un léger emphysème. Se calant
dans sa chasuble, parlant comme pour lui-même, cacochyme, mais ne
craignant plus la mort. Puis tout à coup, il se lève, vociférant,
hurlant contre les riches... et là, il y a un autre personnage qui
sort de Vincent, tout aussi impressionnant que dans le premier
sermons, il exprime la colère avec toute la beauté que lui confère le
sentiment de l'Injustice et lorsqu'il cite l'Ecriture les larmes aux
yeux, c'est presque gênant de beauté, tellement Vincent donne tout de
lui... tout ça me fait penser au  premier chapitre des vies minuscules
de Pierre Michon...


11 août
La générale est très mauvaise. Je suis très inquiet.


13 août
Première. Ah enfin ! J'ai retrouvé la troupe. Un monsieur qui avait
pris un petit siège en bois pour suivre les scènes tombe par terre et
casse son siège ! Nicole prend la balle au bond et s'empresse d'aller
chercher une chaise de rechange. Anouck Kaltenbach fonctionne bien et
fait rire. La représentation a commencé solidement comme je l'avais
demandé : bien rentrer dans le public, n'omettre personne, style
bateleur... c'est Joël qui met le feu aux poudres à la rue J. Calvin,
s'adressant au public avec véhémence, le faisant rire, protégeant
notre touriste américaine alors que c'est lui qui dans la fiction
est en danger de mort... Les gens rient de bon coeur et l'on sent bien
que Joël improvise... c'est là que je me dis que ça y est on est
reparti, ça re-fonctionne, le spectacle auquel je suis tellement
attaché repart de plus belle... et voilà que Rachel enchaîne dans son
personnage de Nancy, pleurant, accusant le public de n'avoir rien fait
pour protéger l'humaniste, faisant le parallèle avec Gaza... comme
elle le refait bien ! J'en ai les larmes aux yeux. A ce moment précis,
il n'y a personne en ville qui est plus politique que nous, je ne vois
pas comment on pourrait plus toucher les gens sur la cause des
palestiniens que par le truchement du personnage de Nancy Bauvois,
quelle force d'expression ! Mais le spectacle repart pour son épopée,
en route tout le monde pour Strasbourg. Le bobo anticlérical de la
vieille ville, Ignace Piaget, fait beaucoup rire. Dans le public, ce
soir, il y a un écrivain-dramaturge que j'aime bien qui semble se
divertir, il rit presque à chaque réplique du bobo et ça me fait du
bien.


14 août
Il pleut, nous devons annuler.


15 août
2ème confidentielle. 15 personnes, mais très belle représentation.
Joël est à nouveau en pleine forme. Comme il y a peu de monde, les
comédiens personnalisent le jeu et tout est plus clair, il me vient
plein d'idées pendant le cours de la représentation. Il est clair que
l'humaniste quand il sort du cadre à son tour, découvre avec stupeur
qu'il a du monde devant son tableau et il les supplie de fuir étant
donné le danger. Les gens pressent le pas de bon humeur.
Le passage sur Gaza est à nouveau à pleurer. Elise commence à être
forte dans sa déambulation  mystique. J'ai crû à la fontaine que Nancy
allait prendre la sainte dans ses bras, c'était très bon. Waefler
n'arrête pas d'inventer et les gens aiment ça. Le tableau III parfait.
Le V,  Babel retrouve peu à peu son génie... je pense que tout le
sermon trois doit être fait comme si la pieta des deux hommes enlacés
inspirait Calvin, ça sera encore plus fort. Grimm à parfaitement joué
la fin du spectacle et les gens ont apprécié.
 

16 août
Il fait trop froid et les prévisions sont mauvaises. Nous annulons.
Les prévisions annoncent une amélioration pour mercredi, ça tombe bien
il y a déjà 70 réservations. Les comédiens ont très bien joué la
veille, inutile de risquer d'attraper froid et de démoraliser la
troupe en multipliant les représentations humides et confidentielles.
L'été semble revenir. Tant mieux.

A propos du tableau III.

Le Calvin de Vincent avait l'autre soir des accents shakespeariens, il
me semble qu'il montre davantage de culpabilité quant à l'affaire
Servet... ça confine à de la paranoïa... Il marque parfois dans son
discours des arrêts sans écho qui glacent le sang, les voûtes
éclairées derrière lui, silencieuses, confèrent à la scène quelque
chose de fou, de menaçant, augmentée encore par le moment où Calvin se
cache derrière son cadre grillagé, comme pris au piège d'un
confessionnal impitoyable... bien entendu, Calvin retrouve son calme
magnifiquement quand il énonce son projet pour Genève, cette utopie si
belle, mais... utopique. Cette cour de l'Hôtel-de-ville est
définitivement
somptueuse ! Quel écrin pour cette scène ! Quel cadre pour le jeu de
David et Vincent,  c'est un régal, chaque soir.

17 août
Relâche. Il y a des concerts ce soir à L'Hôtel de Ville.

Nous en profitons avec Blaise, mon assistant, pour travailler, dans la salle de répétition, un très beau texte d'Antonin Moeri intitulé Bingo ! qui narre les élucubrations d'un jeune homme en préventive. C'est une histoire et une écriture qui m'ont beaucoup touché, car ce jeune homme incarcéré pour un crime est à la fois, grâce à l'écriture de Moeri, coupable et innocent. Coupable car les faits sont incontestables et innocent parce qu'on se rend compte que ce jeune homme a perdu tous ses repères, il ne distingue plus la réalité de la fiction. Il imagine son crime comme une sorte de glorieux fait d'armes, alors qu'en réalité,  il ne s'agit que d'un sordide et haineux  règlement de compte.  La grande cause, c'est l'humiliation et les circonstances, un cercle familial sans repère, un rapport incestueux à la mère et une démission paternelle cruellement ordinaire.

Le style n'est pas du tout naturaliste. Il pourrait s'agir d'une sorte de banale chronique sociale et réaliste, mais il n'en est rien. Moeri crée une sorte de personnage poétique – une langue - qui rend son interprétation difficile pour Blaise, car on se rend bien compte que Bobby – c'est le nom de notre triste héros – n'est pas un personnage ordinaire, il a des visions, des pensées parfois qui ne peuvent être uniquement celle d'un jeune homme perdu, mais bien celle de l'auteur qui mêlent son propre style – parfois qui me fait penser aux Chants de Maldoror – au langage direct de Bobby, comme si l'écriture venait au secours de l'effroyable, l'indicible, comme si elle se faisait l'avocate de notre prévenu. C'est pour ça que ce texte me touche : on y a le sentiment que tout conduit Bobby à son crime, il y a comme une intuition de désastre social, familial, culturel. Les références culturelles de Bobby l'éloignent de la réalité. Tout est brouillé pour lui, nul repère paternel, nul tabou. Des films et des images qui le confortent dans son idée de vengeance virile. Des images et des clips qui sont la culture de tous mes élèves et qui me rappellent ceux qui firent partie des classes dites Relais pour lesquels j'ai travaillé il y a quelques années.

Pourquoi s'attaquer à ce texte maintenant, en pleine reprise du Calvin ?

C'est que cette idée de s'attaquer à un texte avec un seul comédien provient du travail que nous avons effectué avec Vincent Babel  sur les trois sermons de Calvin. Je me suis intéressé pour une fois au texte et rien qu'au texte, moi qui suis plutôt porté vers la commedia dell'arte, les improvisations ou le jeu masqué.

J'avais et j'ai toujours envie d'emmener Vincent dans une aventure solitaire avec un grand texte, probablement le Livre de l'intranquilité de Fernando Pessoa. Mais Moeri m'ayant présenté son texte, j'ai eu envie de le monter. Seulement le personnage ayant à peine 20 ans, il me semblait plus fort de le travailler avec un acteur ayant l'âge du rôle. Comme Blaise a été mon élève dans l'atelier théâtre du Collège de Candolle, qu'il est actuellement en formation professionnelle à La Teinturerie à Lausanne, je me suis dit qu'il fallait tenter l'aventure. D'autant plus que Blaise a assisté à tous les travaux de notre Calvin, il a vu précisément, pas par pas, Vincent Babel  construire son Calvin et il voit tous les soirs les 6 comédiens de notre théâtre de rue faire leurs gammes comiques ou lyriques, puisqu'il assure chaque soir la régie du spectacle.

Ainsi, dans notre premier travail sur Bingo ! Nous avons des références communes et toutes fraîches. Je me réfère souvent au jeu de Babel, Elise et les autres pour orienter Blaise.

Mais revenons donc au jeu de Babel dans le 5ème tableau, dit des sermons.

Pour construire ce tableau, nous avons convenu que l'auditoire était comme un grand texte, déterminant des valeurs dans l'espace : là-bas sont les intégristes qui prônent un monde sans plaisir, là est assise la bonté, la beauté, la boulangère éclairée comme un tableau de George Latour et d'où Calvin tirera son inspiration pour aborder son sermon sur l'amour chrétien. A droite, sur deux chaises se trouvent les licencieux, les riches contre qui Calvin s'emportera si violemment. Ensuite, éclairés par une seule bougie, nos deux larrons enlacés – étrange pieta - deviendront l'effigie même du pardon et de l'amour dont parle Calvin. Cette image finale est très importante, elle représente à la fois la réconciliation du passé avec le présent, sorte d'emblème de notre spectacle, et plus intimement pour moi, l'amour d'un fils pour son père.

Pour Bingo !. Nous procédons de la même manière. A jardin, il y a un gardien qui observe Bobby ou en tout cas, le croit-il, l'imagine-t-il, le désire-t-il... histoire d'être moins seul, regardé. Face public, il y a les spectateurs, parfois  miroir conventionnel de la conscience de Bobby,  parfois public fantasmé de la mythomanie de Bobby et finalement sorte de jury, audience publique de son propre procès... puisque tout pour Bobby est théâtral sauf à la fin où les lumières de la salle se rallumant,  Bobby se retrouve comme nu face à un  public réel et qu'il découvre abruptement que la commedia è finita, qu'il n'est qu'un criminel dans un cachot, ou peut-être... qu'un mythomane prisonnier de ses propres fantasmes, seule chance d'acquittement, relaxé pour cause d'irresponsabilité... aura-t-il assez bien joué pour ça ?


18 août
Les réservations sont élevées, nous ressentons ce que nous ressentions l'année passée, cette griserie de savoir qu'il y a beaucoup de monde.

Ce monde stimule les actrices dans le prologue. Elise joue une Anouck Kaltenbach irrésistible. Je suis très content pour elle, le public rit et tout démarre bien. Nicole renchérit et plaque les accords de sa partition avec maestria, même si c'est plus tard qu'elle donnera sa pleine mesure, dans le prologue 3 et dans sa colère du tableau 4, où il me semble qu'elle a gagné en expressivité, en intensité, etc

Gaza : comme toujours, magnifique. Rachel invente un genre dramatique nouveau : l'élégie politique !

Tableau II magnifique. Perte à la fontaine, le public n'étant pas tout à fait rassemblé.
Tableaux III et IV somptueux : Nicole dans l'évocation du désespoir de Blanchard et magnifique de vérité, elle nous touche presqu'autant que Nancy au bas de la rue Calvin. La colère passe magnifiquement. Quels coeurs dans cette troupe !
Anouck perd un peu de son impact, nous reverrons le contenu de ces 2 dernières interventions vendredi dans l'après-midi.


19 aout
Toute belle soirée, le ciel est dégagé et la cour intérieure de La
société de lecture est pleine.
Le trio féminin s'en donne à corps et à coeur joie. Le public est très
sympathique, il répond aux questions d'Anouck. Lorsque Esther fait le
rapprochement initialique entre Jésus Christ et Jean Calvin, quelqu'un
ajoute dans le public « et Jacques Chirac ». tout le monde rigole de
bon coeur... ça va être une bonne, ce soir, un partage, un échange,
une rencontre et effectivement, Anouck se fait applaudir, le trio
aussi, même la fin du tableau III sera applaudie ! Ce qui représente
pour moi - cet applaudissement à la fin du tableau trois - l'indice
d'une parfaite écoute du public, d'un parfait échange entre la troupe
et le public, d'une grande interprétation de David ( remarquable hier
soir ) dans Blanchard ( le double de Calvin – il  a le même costume
que Calvin jeune dans le Tableau I ) et de Vincent dans Calvin.

C'est fou de voir le public depuis en bas, descendre la rue Calvin :
on dirait que ça ne va pas finir d'arriver.

Joël est applaudi à la fin de ses sarcasmes à la fenêtre.

A la fin du spectacle, une dame se plaint de l'acoustique, son mari
mal entendant a renoncé à écouter le tableau V, les sermons de Calvin.
Je le vois aller bouder au fond de l'auditoire, puis, au moment du
sermons 3, on entend son sonotone siffler stridemment, c'est horrible
! Heureusement, il finira pas le couper.


20 août
Bien sûr, le public ne peut pas être tous les soirs aussi chaleureux
et communicatif qu'il l'était hier soir. Alors les actrices, les rires
ne fusant pas, pensent qu'elle font un bide, mais je vois bien sur le
visage des spectateurs qu'il n'en est rien, simplement la réception
est peut-être plus délicate, plus intérieure. Les gens apprécient le
jeu, je le vois bien.

Une autre chose importante et qui peut avoir compté quant à la
difficulté de sentir le public réside  dans la manière qu'on laisse ou
non le public s'installer dans cette cour intérieure de la société de
lecture. Les praticables ne sont pas bien disposés : nous les avons
collé contre les murs de la cour, alors qu'il fallait créer un espace
plus circulaire, plus enveloppant autour du tableau I, devant le grand
cadre en or. Il faut un peu concentrer pour concerner : si on laisse

nos spectateurs se disposer en archipel dans l'espace, la
communication demandera un effort considérable, surtout pour Nicole
qui expose chaque scène encadrée devant le public « recompacté » par
ses soins. Demain soir, nous créerons un espace plus rassembleur avec
les petits gradins.

Chaque soir nous apprenons à mieux cerner le public afin d'éviter un
éparpillement qui peut donner l'impression que l'écoute est aléatoire,
facultative, ce qui est très dangereux pour les comédiens. Le théâtre
de rue implique un constant souci de la géométrie de la masse du
public... où et le spectateur le plus loin... m'entend-t-il ? pourquoi
est il là-bas? donner l'impression que personne n'est négligé, etc...


21 août
Avant que le spectacle ne commence je rencontre une ancienne amie professeur d'histoire qui me demande si j'ai signé la pétition de soutien au département d'histoire menacé de restrictions.

 

Je lui dit que oui, mais elle me donne des pétitions à faire signer aux comédiens et à nos amis. A ce propos, je la conseille de bien écouter les propos d'Esther de Jussy dans le Tableau IV, la très belle apologie de l'instruction et de la culture que Nicole défend avec une ferveur intense :


La guide : Pensez à tout ce que ces réfugiés tant décriés ont apporté à cette cité que vous prétendez aimer ! Ils avaient tout quitté : ils vous ont tout donné.

 

 

Le mari : On n'en demandait pas tant…

 

 

La guide : Le développement de l'imprimerie avec Robert Estienne, l'horlogerie, le commerce, grâce aux relations d'affaires de ces étrangers, précisément, le rayonnement intellectuel, Théodore de Bèze, les fils du grand humaniste Guillaume Budé, Colladon, Agrippa d'Aubigné…

 

 

Seconde femme : Bon, ça va continuer longtemps cette liste !

 

La guide : Oui ! oui et oui ! ça a continué longtemps et ça va continuer longtemps... Et l'académie ? Hein ? Qu'est-ce que vous en dites ? L'académie... (variante possible ) Hein, Monsieur ? ça vous intéresse pas, hein ? Non c'est vrai, c'est tellement inutile l'éducation... Pourquoi on se battrait pour l'éducation de nos enfants, hein ?... Oui c'est à vous que je parle aussi monsieur ! Finalement, quand on réfléchit deux minutes, à quoi ça sert de lire, d'apprendre à bien écrire, la littérature, l'histoire, hein?! A quoi ça sert de réfléchir sur l'histoire, notre histoire... Essayer de comprendre d'où on vient, quelle est notre identité, comment une pensée, une théologie, puis une église ont forgé nos moeurs, notre manière de penser, de sentir, de vivre et même d'aimer... a-quoi-ça-sert?  Hein ?

Pendant que Nicole joue sa révolte, nous nous regardons la professeur et moi en souriant et je sors les pétitions de ma poche pour lui montrer que je n'ai pas oublié...


23 août

Trente secondes avant que le spectacle ne commence, je me retourne et
je vois la silhouette de Catherine Fuchs, revenant de vacances, mais
Nicole ne l'aperçoit pas et ne  peut donc pas l'intégrer dans son
prologue, elle la cite, la nomme, sans la voir...

ça y est ! La scène à la fontaine est en train de trouver ses règles.
Il s'est passé quelque chose hier soir à propos de cette scène qui est
pour moi une des scènes les plus difficiles (comme les prières
d'Idelette de Büre à la fenêtre du deuxième tableau.) Idelette a
longuement psalmodié les psaumes de David jusqu'à temps qu'elle
aperçoive - à travers cinq siècle de décalage - le visage contemporain
de Nancy Beauvois : après deux tours autour de la fontaine,
psalmodiant les chants de David, Idelette a subitement tourné la tête
en direction de Nancy qui justement était en train de s'extraire du
public pour venir contempler de plus près cette ancienne anabaptiste
qui semble la fasciner... Idelette a regardé Nancy s'approcher d'elle
en lui donnant les psaumes, la grâce, la joie, et soudain mieux
qu'aucun autre soir, Nancy s'est retournée pleine de grâces,
complètement illuminée, dévisageant le public de son extase... ça y
est on y est... c'est ça que je veux partager... on imagine que la
grâce nous gagne tous, pour un temps infime de théâtre de rue... c'est
une grâce fictive, bien entendu, mais peut-être pas totalement... bien
joué, il s'agit bien d'une grâce artistique, un don de la comédienne,
comme hier soir... je crois qu'à partir de ce soir, nous pourrons
aller encore plus loin dans cette scène dite des mystères de la foi...

( quelqu'un qui n'a pas vu le spectacle et qui vient de lire le
paragraphe précédent doit se demander ce que j'ai fumé... )

... c'est pour ça que je reste tous les soirs, c'est pour comprendre,
comment elles font, comment ils font, qu'est-ce qui se passe...
pourquoi on réussit, pourquoi pas et comment on fera demain pour mieux
faire, comme si le spectacle était une statue qu'on pouvait infiniment
retoucher, et c'est bien ce que nous faisons... je reste aussi pour
mieux comprendre, ce que je veux, ce que je cherche et... demander aux
taxis de patienter et d'éteindre leur moteur...

Si j'étais peintre et que Calvin un itinéraire fût mon dernier
tableau... eh bien la prochaine toile que je ferais, s'attacherait à
des formes qui sont celles que je viens de mentionner, c'est à dire
Idelette qui prie à sa fenêtre ( imploration, supplication et
captation de la grâce )  et les trois grâces qui se réunissent autour
de la fontaine dans un étonnant état de joie et de complicité...
Aucune de nos trois personnage n'est sur le même plan, mais ce qui les
traverse est une sorte d'euphorie. Je me demande si on arriverait avec
trois hommes, je ne crois pas.
 

26 août
Le froid et l'incertitude météorologique retient les gens. Nous
recevons quarante personnes ce soir.
Ils sont de très bonne humeur et rient très fort, on rit même parfois
sur les partitions plus sérieuses, je me demande ce que ça va donner
pour les tableaux III (l'affaire Servet) et V ( les sermons. ) En fait
le public est aussi rieur qu'il est attentif aux épisodes graves. Les
sermons n'ont jamais été écoutés aussi religieusement, pieusement. On
entendait rien, pas un raclement de gorge, alors, évidemment, Vincent
sent bien qu'il est en terrain conquis, et, stimulé par l'excellente
critique du jour dans le journal, son jeu monte en spirales
vertueuses, ses silences sont impressionnants, les gens sont saisis,
il y en a même, au premier rang, qui suivent tellement les inflexions
de la voix de Vincent que certains hochent la tête, ponctuant les
phrases de Calvin de leurs approbations attentives... c'est fou, c'est
beau à entendre.... ce silences, ces silences, les bougies, les arches
de l'église dont on distingue les contours à lointain, quelle
solennité !

Au début, les gens rient tellement fort aux sarcasmes de notre bobo
anticlérical, que Joël manque d'avoir un fou rire et c'est très dur
pour Vincent de soutenir ce regard souriant au bord de l'éclat, mais
il va gagner et gagner l'audience. L'apologie de la beauté est
composée magnifiquement avec la voix d'un vieillard débonnaire. Puis
la colère contre les riches s'apaise comme tous les soirs dans
l'émotion de la voix de Calvin citant la Bible, au bord des larmes –
comme il fait bien ça Vincent !

Et ensuite, l'amour chrétien,  l'amour pour Jeanne la boulangère,
effigie latourienne des pauvres qu'il fait disparaître dans la nuit en
soufflant sur sa bougie. Il ne reste presque plus rien à voir, deux
bougies, une devant Nancv la touriste américaine assise au premier
rang et une devant une étrange pieta, à jardin, formée du personnage
du seizième siècle endormi, aviné, dans les bras de son descendant,
l'Ignace Piaget qui nous a fait tant rire tout à l'heure.

Calvin en regardant Nancy y va de son couplet sur cet amour universel,
paulinien «  Il n' y a plus ni juif, ni grec...  mais un seul corps en
notre seigneur Jésus-Christ... » et il souffle la bougie, et le voilà
face a la dernière image du spectacle si importante pour moi, cet
ancêtre dans les bras de son arrière petit fils, cette réconciliation
à travers les siècles, ces deux riches à qui Calvin pardonne tout, ce
lien si beau à voir, vibrant sous l'oscillation de la flamme... un
souffle et tout disparaît, nous sommes tous dans le noir... dans un
silence absolu ce soir... on entend « dieu qui est père de tous » et
chaque soir je me dis nous voilà avant le premier jour, à l'aube du
monde... Nancy chante somptueusement un psaume en anglais... Ignace
semble ému aux larmes et personne ne rit... ce soir ça a l'air
vraisemblable, même pour Piaget... Et on rallume parce qu'il faut bien
rallumer comme dit Ignace... Et voilà notre public qui se lève pour
applaudir. Quelle belle soirée !



27 août
Ce soir, je décide de me concentrer sur le tableau II : l'idylle à Strasbourg, C'est fou comme la scénographie proposée par Christophe Kiss est riche d'interprétations possibles.

Cela fait deux trois jours déjà que j'observe attentivement ce tableau en pensant au journal de la reprise. Au terme du tableau, quand Idelette rejoint le public au rez-de-chaussée et qu'elle regarde là-haut le tableau vide d'où elle est sortie, il y a comme un plan d'irréalité qu'elle partage avec nous : puisqu'elle est descendue à notre niveau, sur le plancher de la cour intérieure du Département de l'instruction publique. Il y a comme un renversement des plans et des valeurs à ce moment précis du spectacle, comme si le réel était en haut et le spirituel en bas. Je dis ça bien sûr sans faire le malin, je n'ai pas prémédité cet aspect des choses, mais elles existent, elles sont sous notre nez.

Je m'explique : au début de la rue Jean Calvin, nous opérons une transition horizontale entre les affres historiques du cruel seizième siècle inquisiteur incarné par le personnage de l'humaniste et l'actualité politique du conflit israélo-palestinien incarnée par notre touriste américaine, Esther se chargeant de remettre tout le monde dans le droit chemin du spectacle, c'est-à-dire en partance pour Strasbourg, sis 11, Rue Jean Calvin...

Là, au pied de la lourde porte, elle disserte sur la providence, en invoquant, la main levée et l'index dressé verticalement vers le ciel, les volontés du très haut qui, si on regarde bien, semble incarné par un homme qui fume une cigarette à sa fenêtre...

La narratrice est en bas, le réel et le quotidien sont en haut : c'est cet homme qui fume et qui écoute de la soul à la fenêtre brocardant les illuminés que nous sommes, nous le public...

Puis nous voilà dans la cour intérieure du Département de l'instruction publique. Là, à l'étage, les effigies de Calvin et sa femme, chacune dans son cadre. D'abord immobile, portraiturée dans une posture classique, Idelette se met à pivoter sur son axe comme un automate, puis son bras bouge comme celui d'une marionnette, puis elle se met à chanter. Calvin se réveille, le voilà qui ouvre un oeil, il sourit et pivote à son tour sur son axe, observant coquinement sa belle. Voici donc une scène bucolique inédite, puisqu'il nous a fallu inventer le jeu qui convient dans les cadres. Les personnages prennent des poses de figures historiques et picturales. Le jeu est  très stylisé, inspiré de la technique du masque neutre. Mais j'ai demandé aux comédiens de faire des ruptures, de passer du jeu stylisé à un jeu naturaliste, style « actor studio » quand ils expriment un sentiment fort de regret ou de chagrin, créant comme une sorte de zoom sentimental. Et ça marche :  Vincent et Elise en sont d'autant plus émouvants dans leur douleur. Elle de ne pas voir assez souvent son homme, lui craignant que Genève ne retombe dans le giron catholique...

Puis Rosay, l'émissaire genevois, arrive, donnant à la scène sa double valeur, à la fois historique et théologique. Les Calvin vont quitter leur cadre pour se mettre en route et nous voilà au-dessous de deux cadres vides, emblèmes improbables de l'histoire du protestantisme, de l'inertie qu'aurait représenté le refus de s'exécuter. Strasbourg est représentée en haut et Idellette, après avoir imploré Dieu dans une pantomime où l'on a l'impression que la marionnette demande qu'on lui enlève les fils, quitte sa maison pour se mettre en route, elle descend les escaliers, flambeau à la main et nous rejoint, nous emmenant avec elle dans sa pérégrination mystique. Nous sommes tous des pèlerins quand nous passons sous le porche, il y a comme un parfum de songe d'un nuit d'été... vite troublé par les vitupérations au dessus de nos têtes de notre bobo anticlérical, menaçant de tirer dans le tas...  délicieux mélange de genre... un peu comme si Tennessee Williams venait se mêler à Shakespeare...
Quel bonheur d'avoir comme décor la vieille ville elle-même...


Samedi 4 septembre. Surréalismes !
J'arrive en ville en voiture à 19 heures avec mon fils. J'ai dans le coffre quelques bouteilles de rouge qu'il me reste du barbecue que nous avons fait l'après midi dans le jardin avec une partie de la troupe.  Je voulais monter en ville pour déposer les bouteilles dans les loges mais je m'aperçois que La Rue Saint-Léger est barrée par des barrières et j'observe de grotesques choses qui passent dans la rue, des sortes de sportifs casqués pédalant nerveusement. Immédiatement, instinctivement me vient un sentiment d'aversion... J'ai comme le pressentiment que la représentation va être compliquée... Effectivement, je reçois un coup de fil de Vincent Babel m'avertissant qu'il y a une course cycliste dans la Vieille ville et que le circuit passe par la rue Jean Calvin et qu'il barre la Grand Rue. La compétition devrait finir vers 21h 30 ! Qu'est-ce qu'on fait ? Vincent suggère qu'on retarde la représentation d'une demi-heure pour que l'on puisse harmoniser les deux manifestations, les cyclistes terminant juste au moment où nous, nous nous engageons avec le public dans la rue Jean Calvin. Ça va être chaud ! Il va falloir inventer, assurer la sécurité et dire au public que le spectacle est retardé de quarante minutes ! Quelqu'un dirige-t-il cette ville ? Je cours aux Bastions pour discuter avec les organisateurs et leur demander d'organiser avec moi la sécurité absolue de notre public. Ils sont très réceptifs et à ce moment là ils me donnent l'impression d'être responsables. La coordination devrait fonctionner. Il n'en reviennent pas de ne pas avoir été mis au courant de notre manifestation. On ne leur avait pas dit non plus qu'il y aurait un cirque au Bastions au moment de leur course. Est-ce qu'il y a quelqu'un dans cette Ville qui est responsable ? Grand sentiment de solitude. Les organisateurs m'assurant que vers 21h 30, il n'y aura plus de coureurs dans les rues, je cours dans les loges pour opérer les changements qui s'imposent. Je me chargerai de la sécurité du public et, Nicole, dans son rôle de guide, donnera au public le signal de s'engager dans la rue, vide de ces frénétiques coureurs cyclistes.

Si nous commençons à 21h 10, rien ne devrait changer, mais je me méfie, le responsable  ( si l'on peut dire ) est sensé m'appeler au moment précis où le dernier coureur a passé la ligne.

Il y a une fébrilité dans les loges, mais je la sens plutôt positive, ce soir ça va être insolite, il faudra intégrer ces sportifs aux mollets rasés dans nos improvisations. Mais je vois bien que certains comédiens ont des idées, il y a une très belle solidarité dans la troupe. Je leur dit le mot et je file à la caisse calmer le public, le long de la Grand rue, je rencontre des amis qui, avertis du retard, prennent des verres aux terrasses. Il y a mes amis du FC Fontainemelon et trois musiciens du groupe de blues « En attendant Mario »
 
A la caisse, je rencontre deux comédiens qui me demandent si je vais dire un mot au sujet des votations du 26. Je leur dit que oui,  que Vincent Babel m'a donné un texte à lire devant le public. Ça le fera patienter.

J'entre dans la Cour de la Société de lecture. mais tout est dans le noir, il n'y a  que la fenêtre du premier qui est bellement éclairée. Blaise n'a pas encore installé l'éclairage de la cour, je branche donc un projecteur pour donner un peu de lumière au public. Je lui explique la situation, les vélos, la sécurité. Les gens sont réceptifs, il n'est pas sûr que ce retard soit si gênant, au contraire.

A 21h05, je lis le texte fournit par le syndicat demandant aux gens de voter non le 26 septembre. Il y a un assez beau texte de Gérard Philippe.

Puis j'annonce que le spectacle commence dans trois minutes.

J'aime beaucoup voir le monde assis, debout, éparse dans cette magnifique Cour de la Société de Lecture. Anouck cartonne, Esther est brillante, tout se passe bien. La moire choit et le public applaudit l'image. Voilà comme chaque soir que tout le monde est invité à fuir l'Inquisition, tous dans la Grand rue. Seulement il y a encore des cyclistes qui coupent la Grand rue ! Il va falloir improviser. Nous stoppons le public devant la barrière de protection, mais l'Inquisiteur se saisit de l'humaniste et l'emporte à travers la piste, passant entre deux cyclistes et provoquant la joie et les rires du public. C'est surréel, notre spectacle est traversé par des cyclistes ! Esther improvise et Nancy parle de la Palestine pour la première fois au haut de la Grand rue, la course n'est pas finie, il va falloir tenir, Esther parle de fondue, Nancy demande ce que c'est et une petite fille commence à lui expliquer ce que c'est et comment on la fait ! Ouf quelques secondes de gagner, personne ne nous annonce que la course est finie – que font les responsables ? - alors nous décidons d'engager le public dans la rue Jean Calvin et le spectacle continue. Les gens sont d'une extrême bonne humeur, surtout les plus jeunes. 

La manifestation se déroule avec ce petit supplément d'âme que donne aux gens la conscience de vivre quelque chose d'insolite, de différent. Il y a dans l'air une sorte d'ébriété. A la fontaine, deux comédiens professionnels discutent pendant les mystères de la foi.

Dans le tableau III, Vincent retrouve ses accents beethoveniens avec cette phrase chaque soir magnifiquement proférée : «  Je ne remplace pas le jugement de Dieu... (silence) Je protège la communauté dont j'ai la charge » La phrase culte, je me la répète en imitant Vincent à mes moments perdus.

Dans le tableau IV, dite des opposants, Nicole est en état de grâce, tout ce qu'elle dit est parfaitement asséné, exactement placée dans le rayon oblique du projecteur... même lorsqu'elle revient en Jeanne Ponce, la boulangère, ses placements improvisés sont parfaitement dans la lumière. Elle est très touchante, dans ses deux rôles et l'état de grâce continue jusqu'à l'auditoire Calvin, où les petites phrases qu'elle répète pour ne pas les oublier sonnent avec une justesse et une présence étonnante. Oui, c'est ça l'état de grâce d'un soir où tout ce que vous faites sonne juste, c'est peut-être grâce aux cyclistes... 

Devant l'auditoire, Anouck demande un peu imprudemment aux enfants d'empêcher les Piaget d'entrer dans l'auditoire, ils y arriveraient presque. Une dame et sa fille sont totalement en phase avec notre chargée en communication. Il y a un lien réel entre elles et Annouck, presque des amies. Des rires, des fou-rires, de la chaleur humaine et si c'était ça, la Compagnie du Saule Rieur ? Ce soir c'est ça.

Vincent termine en apothéose, il parvient à jouer juste et à donner sont texte suffisamment fort pour que tout le monde entende parfaitement. Je ne me lasse pas de le trouver prodigieux. Il souffle la dernière bougie, il y a un silence abyssal. Le public applaudit à tout rompre, les bis arrivent très vite  les gens trouvant la cadence qui dit merci et bravo. Alors les acteurs applaudissent le public. Je vous jure c'est vrai ! Demain je me calme.


Lundi 6 – Une scolaire
En préambule, quelques mots de Pierre Michon, l'énorme écrivain des vies minuscules :

« ... L'oeuvre doit être partageable, elle doit donner à partager un amour possible du monde. Dans sa volonté de rupture, la poésie de notre siècle est souvent un émiettement d'idiosyncrasies, un oubli de ce que le langage a de partageable, de cette part du langage qui fait monde. Rompre avec le langage de l'autre et donc avec le monde, c'est ça le langage de l'art pour l'art. Il y a préciosité dès que l'art devient miroir de lui-même. Non, les arts doivent viser à une sorte de conciliation, de tractation avec le monde – et avec les autres. »

Tout est dit, en ce qui nous concerne : vous remplacez les mots poésie et art par théâtre et vous avez exactement ce que nous avons essayé de faire avec notre vie de Calvin.

Je recherche sans arrêt en tant que père, pédagogue et metteur en scène une conciliation avec la beauté du monde, la joie d'exister, le rire. Et il me semble que ce soir, ça a marché avec la centaine de collégiens que nous avons reçu. Ce sont des collégiens qui étudient dans le Collège où j'enseigne, je les ai tous eu en diction en première année. Bien entendu, le spectacle ne peut pas leur plaire davantage que les cours que je leur ai administré, car il va y avoir ce soir des moments solennels, ardus, difficiles, mais ils vont rire et les choses devraient passer, malgré l'effort demandé, la concentration requise. Et ça  passe grâce aux personnages modernes que nous avons inventé et dont c'est la fonction. Ça passe grâce à Nancy et Esther, mais surtout grâce  à Ignace Piaget, qui dit tout ce qu'un de nos détracteurs pourrait dire, grossièrement, si grossièrement, mais si comiquement. Et alors les élèves sont pris en sandwich entre le solennel qui les afflige ( pour dire vite ) et le grotesque qu'ils n'osaient pas imaginer. C'est grâce à Ignace Piaget qu'une réprobation impatiente du public est en partie impossible. Il se charge de dire tout haut ce qu'une partie du public pense tout bas et cela crée une détente, on parle aussi à ceux qui s'ennuient.

Et quand Esther stigmatise la bêtise d'Ignace et défend la culture, l'histoire et l'éducation avec la passion que sait lui insuffler Nicole, c'est aux élèves que ce discours pour la culture est adressé !

 « Hein, Monsieur ? ça vous intéresse pas, hein ? Non c'est vrai, c'est tellement inutile l'éducation... Pourquoi on se battrait pour l'éducation de nos enfants, hein ? Oui c'est à vous que je parle aussi monsieur ! Finalement, quand on réfléchit deux minutes, à quoi ça sert de lire, d'apprendre à bien écrire, la littérature, l'histoire, hein?! A quoi ça sert de réfléchir sur l'histoire, notre histoire... Essayer de comprendre d'où on vient, quelle est notre identité, comment une pensée, une théologie, puis une église ont forgé nos moeurs, notre manière de penser, de sentir, de vivre et même d'aimer... a-quoi-ça-sert ?  Hein ? »

Arrivé à l'auditoire, l'angoisse me saisit, est-ce que Vincent va parvenir à se faire entendre, à être écouté. J'enjoins les élèves qui passent sous le porche à faire un effort d'écoute et d'éteindre leur portable. Les choses vont plutôt bien, même si les lumières qui s'ajoutent à la pénombre de l'Auditoire sont les lumières des élèves qui lisent leurs textos. C'est horrible à voir, cette maladie de l'ubiquité, cette impossibilité d'être vraiment là, dans un seul lieu à regarder quelqu'un ou quelque chose qui n'est pas vous! Mais bon, il s'agit de quelques lucioles égarées...

Après le spectacle, deux élèves viennent témoigner de leur admiration, les comédiens sont vidés : il y a des soirées qui se gagnent de haute lutte

END

 

 

L'AUTOMNE 2010....

 

Le Théâtre du Saule Rieur en résidence à La Fusterie vous a présenté le

dimanche 31 octobre 2010 à 17h à la présentation de


  «  Poésie du masque neutre et allégories burlesques »


 *Durée de la présentation; 1h15

entrée libre


 proposé et imaginé par Cyril Kaiser, assisté d'Elise Perrier avec la
collaboration des stagiaires des trois stages de masques neutres.

 

A propos du masque neutre.

A la toute fin du dernier tableau de Calvin, un itinéraire, notre
dernier spectacle, l'excellent Vincent Babel, incarnant Calvin,
plongeait l'auditoire Calvin, les acteurs et le public dans une
obscurité saisissante en soufflant sur une bougie, proférant ces mots
: «  Dieu, qui est père de tous », ramenant nos consciences à la nuit
des temps et, paradoxalement, au commencement des commencements...

La question de l'Origine me fascine. Aurores, naissances, genèses,
innocences sont autant de thèmes extrêmement inspirants et j'ai
trouvé, pour investiguer ces origines du monde, pour retrouver
l'innocence des prémices de la vie, une forme idéale : le masque
neutre.

Grâce soit rendue à Etienne Decroux qui le premier fît disparaître les
visages de ses acteurs sous des bas noirs pour mieux lire ce que
disait toute la partie en dessous de la tête. Intuition divine! En
neutralisant l'expression faciale, on allait singulariser chaque corps
qui allait se donner à voir avec toute sa charge émotionnelle.

Un peu plus tard, on allait styliser la neutralisation en remplaçant
les bas noirs par  un masque blanc aux traits purs et académiques,
mais sans expression particulière, ni gai ni triste, qu'on allait
appeler neutre. Les yeux retrouvaient droit au chapitre, mais
seulement les yeux, derniers vestiges fascinants du visage disparu.

Le corps animé devenait émotion. Le mystère et la magie du mouvement
étaient rendus par cette tête sans parole qui voit sans regarder...
Est-ce elle qui conduit le corps ou est-ce l'inverse ? Mariage du
corps et de l'esprit... dissociation claire et fascinante...  quelque
chose bouge, quelqu'un voit... quelque chose va, quelqu'un regarde...

Comme si le masque évoluait au milieu des choses sans noms, comme si
l'être se baladait, sensible, dans l'univers des idées et des
choses... Sans formule, ni langage... avec son seul pouvoir de
ressentir... toutes les paroles, toutes les formules sont dans la tête
du public, tout est à deviner, tout est à deviner, à reconnaître...

Un corps bouge et des yeux voient... ils sont ensemble, mais on
l'avait oublié en ces temps froids et numériques...

Spiritualité et platonisme perdus que rappelle tout à coup la vision
de ces masques neutres... Le mystère de la vie, du mouvement, de la
conscience... des yeux qui brillent, des membres qui découpent
l'espace à tâtons et nous voilà à l'aube de tout : du monde, de
l'existence, de l'être, de l'histoire du monde et de La Légende.

                                                       *

                                                  *            *

Si La commedia dell'arte nous a merveilleusement rendu tout ce qu'elle
avait à donner, le masque neutre recèle une charge théâtrale et
poétique qui n'a pas encore été complètement exploitée, développée.

Là où le clown pousse trop souvent les interprètes a un difficile et
amère constat d'incompétence, le masque neutre redonne à chacun sa
lettre de noblesse sentimentale et sensuelle.

Le masque neutre rend sensible, au sens premier du terme. Dans le
miroir, d'abord, vous redécouvrez cette association entre votre esprit
et ce mouvement, cette magnifique et mystérieuse coordination. Et
aussitôt, si vous regardez bien, une énigme surgit : qui est-ce ? Ça
voit, ça bouge, c'est peut-être vous, mais ce n'est déjà plus certain.
Vous voyez ce mouvement qui est le vôtre et vous voyez que vous voyez,
vous avez devant vous le spectacle de votre conscience, l'esprit qui
est pour le moment à vous et qui vous fait ralentir l'allure de vos
mouvements, l'esprit que vous pourrez prêter plus tard à un
personnage... l'esprit qui anime tout, vous maintenant, un autre plus
tard, l'esprit de l'être, mais aussi l'esprit du théâtre, l'esprit qui
vous conduit maintenant derrière les rideaux. Vos mains touchent comme
jamais elles n'avaient touché. Vous écartez les pans du rideaux, et
vos yeux regardent. Puis, vos pieds découvrent le sol, sa dureté, sa
matérialité, et vous inventez la marche, la démarche, l'allure,
l'écart, la joie, la danse.

Puis vous vous mettez à voir. Quelque chose d'obscur d'abord, le
vide, l'espace, puis, vous étant engagé courageusement dans le monde (
la scène, l'espace de jeu, de représentation), vous tombez sur de
l'autre, du différent, un objet ou un être... Votre corps se dispose à
avancer pour saisir par exemple cette rose, là, qui gît pas loin, mais
soudain, vous vous arrêtez net : il y a un bruit, vous entendez comme
une musique, votre oreille se tend et votre corps se met à se balancer
légèrement.... alors vous allez prendre l'objet, le fruit autorisé, en
dansant, et là, approchant la chose de votre visage,  votre
respiration s'amplifie, vous vous dilatez à la perception d'un nouveau
sens, d'un plaisir nouveau...

Et vous sortez de scène, la chose odorante en mains... riche d'avoir
appris à toucher, voir, regarder, marcher, danser, écouter, prendre,
sentir comme au commencement, comme au tout début.

                                                       *

                                                   *          *

Après cette première leçon d'éducation sentimentale, nous allons
affubler nos masques de costumes trouvés dans l'arsenal de la
compagnie. C'est ainsi que vont nous revenir une kyrielle de
personnages à deviner, à reconnaître, oubliés dans le magma des
légendes de notre culture et de nos souvenirs. La neutralité nous fait
deviner, le masque entre en scène comme une sorte d'énigme, de sphynx.
Il nous pose la question suivante : qui croyez vous que je suis ?

Tout à coup, la réponse tombe comme la foudre : C'est Carmen ! c'est
Ariane dans son labyrinthe ! C'est Samson les cheveux coupés, c'est
Anna Karénine bafouée, c'est Che Guevara. C'est Coppélia affranchie de
son créateur, c'est Eve, c'est Roméo, c'est le Mal. C'est Marie, c'est
Juliette, c'est Karajan, c'est un guerrier mongol, c'est le Petit
Prince, c'est le grand Alcandre, c'est l'Esprit de La Légende des
siècles ou de la Genèse. Bref c'est nous et nos ancêtres, c'est notre
famille de personnages qui remontent à la surface. Nous n'avons rien à
faire que de les diriger, tout à notre joie de les avoir reconnus, de
les remettre au monde, de les disposer le mieux possible sur notre
plateau et de les faire reconnaître par des allégories sans paroles,
et de les faire coexister dans une insensée sarabande poétique et
mélodieuse comme si leur drame se passait maintenant de parole...

 

JOURNAL DU STAGE

Genève, le 27.10.2010


Chers amis, chers Directeurs de théâtre,

nous voudrions vous convier ce dimanche prochain 31 octobre à 17
heures à l'Espace Fusterie à « Poésie du masque neutre et allégories
burlesques », présentation publique qui marquera l'aboutissement de
trois stages de théâtre portant sur le masque neutre.

Cette forme de théâtre passionnante m'avait été enseignée il y a bien
longtemps par  Dominique Weibel des Mummentschantz. Plus tard je me
suis mis à la pratiquer avec des élèves non-francophones des classes
d'accueil. C'est avec eux que je me suis aperçu de la fantastique
charge émotionnelle que représentait ces masques neutres (Il faut dire
que nombre de mes élèves venaient à l'époque des Balkans, sinistrés à
l'époque par la guerre.) Grâce et avec ces élèves, j'ai inventé des
allégories extrêmement signifiantes qui ne m'ont plus quitté depuis
lors. Ces quatre allégories s'intitulent l'Amitié, le Premier Bal,
Roméo et Juliette et le Combat des chefs d'orchestre. Elles m'ont
permis en quelque sorte d'inventer une sorte de rééducation
sentimentale à l'usage des enfants venus de la guerre.

Ensuite, en travaillant avec des professionnels lors de formation
continue, je me suis rendu compte du niveau que nous pourrions
atteindre si nous avions les moyens, c'est à dire du temps de travail
et un espace...

Ce temps de travail je l'ai donc organisé cette année en trois stages
de théâtre ouverts aux amateurs et aux professionnels et cet espace je
l'ai trouvé à L'Espace Fusterie où nous sommes en résidence et où je
vous invite précisément ce dimanche 31 octobre...

Mes quatre allégories se sont étoffées grandement du savoir et de
l'inspiration des acteurs. J'ai découvert des artistes tout à fait
remarquables qui ont apporté dans cet univers hautement poétique des
personnages que je ne m'attendais pas à accueillir.

Après la classe d'accueil, voici un espace d'accueil pour des
personnages en quête de reconnaissance ! C'est ainsi que j'ai du
accueillir Carmen elle-même, venue perturber la bonne marche d'un
concert symphonique dirigé par Herbert von Karajan, autre invité
inattendu ! C'est ainsi que Samson lui-même veillera à ce que les
colonnes du temple ne s'écroulent pas sur nous, ni sur Copéllia, Eve,
Roméo et Juliette, le labyrinthe d'Ariane, le Petit Prince, Alcandre,
etc...

Bref, venez voir cette folle sarabande de personnages tout droit
sortie de La Genèse et de La Légende des siècles, ce dernier dimanche
d'octobre dans ce magnifique espace qu'est le Temple de la Fusterie. A
17 heures !


                       Cyril Kaiser

END

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